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de Gliniasty, Jean

diplomate, ambassadeur de France en Russie de 2009 à 2013, chercheur, auteur d'un ouvrage sur la diplomatie des valeurs

UKRAINE, RUSSIE : L'ÉCHEC DE LA DIPLOMATIE ET DE NOS "VALEURS" - Jean de Gliniasty

Elucid · Jul 23, 2022

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Core ideas

De Gliniasty retrace longuement l'histoire disputée entre Russie et Ukraine, depuis la Rus' de Kiev fondée par des Varègues scandinaves au haut Moyen Âge — civilisation brillante dont se réclament à la fois Russes et Ukrainiens comme fondement historique — jusqu'à sa dissolution après l'invasion mongole et le déplacement du pouvoir vers Moscou. Il souligne que l'ouest de l'Ukraine actuelle (Galicie, Volhynie, autour de Lviv) n'est devenu russe qu'en 1945 après des siècles sous domination austro-hongroise puis polonaise, y a développé une identité nationale ukrainienne distincte codifiée linguistiquement et culturellement, et y a résisté par la guérilla armée (mouvement de Bandera, en partie soutenu par les nazis puis par des largages occidentaux pendant la guerre froide) jusqu'en 1957. Il détaille la grande famine soviétique (Holodomor) comme conséquence de la collectivisation forcée imposée par Staline, ayant coûté environ 3 à 5 millions de vies en Ukraine, suivie paradoxalement d'une promotion accélérée des Ukrainiens purgés de leur « bourgeoisie agricole » dans les cadres du parti et de l'armée soviétiques — tous les secrétaires généraux du PCUS sauf Andropov ayant des origines ukrainiennes — configurant selon lui une relation de « peuples cousins » plutôt que « peuples frères ».

Il rejette catégoriquement la thèse médiatique de la folie de Poutine, le décrivant comme un homme pragmatique, réservé, porteur d'une vision de continuité historique russe intégrant Rurikides, Romanov, révolution et post-soviétisme, et rappelle qu'il a mené une réelle tentative de rapprochement avec l'Occident jusqu'au discours de Munich de 2007, notamment via l'intermède Medvedev (adhésion à l'OMC, accord New START, G8, mécanisme de Meseberg négocié avec Merkel), tentative qu'il attribue à l'échec des soulèvements de 2011-2012 à Moscou et aux crises libyenne et syrienne. Il préfère parler de « zone d'influence » russe plutôt que d'impérialisme, jugeant le PIB russe comparable à celui de l'Espagne et incompatible avec une ambition de reconstitution impériale, tout en soulignant l'hypocrisie occidentale à dénoncer une logique de zone d'influence tout en pratiquant le soft power. Il identifie l'accord d'association renforcée signé par l'Ukraine avec l'OTAN en juin 2021 (« Enhanced Opportunities Partners »), ainsi que la première dépassée de 200 milliards de dollars de PIB ukrainien en 2021 et le rôle de quatrième exportateur mondial de céréales, comme des signaux ayant convaincu une partie des cercles dirigeants russes que le temps jouait contre eux et qu'il fallait agir avant que l'Ukraine ne leur échappe définitivement.

Il détaille les mécanismes de soutien populaire russe à la guerre, nuançant les sondages (Levada, VTsIOM) affichant 80-91% de soutien à Poutine par un effet classique de ralliement autour du chef et par la sous-représentation des opposants dans les enquêtes d'opinion en contexte répressif, tout en confirmant que la guerre a globalement renforcé la popularité présidentielle malgré une pétition d'un million de signatures dans les milieux artistiques. Il analyse la persécution de Navalny comme une réaction à sa capacité rare à mobiliser un large spectre de soutien populaire autour d'un discours mêlant libéralisme économique et nationalisme russe, illustrée par sa victoire électorale de facto à Tomsk et Novossibirsk via des enquêtes vidéo sur la corruption locale — victoire qu'il estime avoir motivé, en partie via les services secrets locaux, sa tentative d'empoisonnement, sans exclure la responsabilité directe du pouvoir central.

Il développe longuement sa thèse centrale sur la « diplomatie des valeurs », qu'il retrace non aux seuls néoconservateurs américains mais jusqu'au tournant axiologique de Wilson en 1919, et qu'il oppose à la diplomatie réaliste classique — défense des intérêts par des moyens autres que la guerre, nécessitant compromis et partage plutôt qu'affirmation de valeurs jugées supérieures et non négociables. Il attribue le glissement de la diplomatie française et européenne vers cette rhétorique des valeurs à l'incapacité structurelle de l'Union européenne à construire une diplomatie cohérente fondée sur des intérêts collectifs divergents, la contraignant à se replier sur le plus petit dénominateur commun rhétorique. Il critique sévèrement le blocage de Kaliningrad comme une décision dangereuse et juridiquement contestable, rappelle l'opposition franco-allemande (Sarkozy, Merkel) à l'adhésion accélérée de l'Ukraine et de la Géorgie à l'OTAN au sommet de Bucarest de 2008 — finalement contournée par une formule de compromis promettant une adhésion future — et détaille l'accord d'Istanbul de mars 2022, négocié à 80% entre délégations russe et ukrainienne (neutralité ukrainienne, report du statut du Donbass et de la Crimée), désavoué selon lui côté ukrainien après la révélation des massacres de Boutcha, sous l'effet du « parti de la guerre » l'ayant emporté dans les deux camps.

Il conclut sur un constat pessimiste : aucun accord de paix n'est proche selon lui, la Russie ayant conquis trop de territoire (environ 20%) pour que l'Ukraine accepte une négociation, mais ne pouvant remporter une victoire totale sans provoquer une revanche future ; il identifie comme conséquence paradoxale de la guerre la naissance, pour la première fois, d'une véritable nation ukrainienne unifiée par le sang et les larmes, y compris dans sa composante russophone auparavant décrite comme pro-russe. Il désigne enfin le refus ukrainien d'appliquer les accords de Minsk — qu'il estime pourtant acceptés de bonne foi par la Russie — comme une des causes indirectes majeures du déclenchement de la guerre, l'Ukraine ayant refusé d'intégrer 5 millions d'habitants du Donbass susceptibles de peser durablement sur ses institutions et d'entraver son rapprochement avec l'Occident, un refus que les Occidentaux n'ont, selon lui, jamais suffisamment fait pression pour corriger.

Excerpts

Sur le refus de considérer Poutine comme fou :

“« Si on ne comprend pas son adversaire, si on le traite de fou, c'est qu'on est au degré zéro de l'analyse politique [...] c'est un homme qui a une longue expérience, qui connaît ses dossiers [...] c'est quelqu'un qui cherche à se situer dans la continuité de la Russie. »”

Sur la nature instrumentalisée de la diplomatie des valeurs :

“« À partir du moment où vous érigez la valeur en instrument ultime de la diplomatie, vous vous interdisez de facto de parler aux autres [...] les seuls moments où les valeurs deviennent l'alpha et l'oméga de la politique étrangère, c'est la guerre — ce sont les croisades, c'est le djihad en sens inverse. »”

Sur l'échec des accords de Minsk comme cause indirecte de la guerre :

“« Les accords de Minsk ont fondamentalement été refusés par Kiev, et c'est une des causes indirectes de cette guerre [...] les Ukrainiens n'ont pas voulu intégrer, aux conditions russes, cinq millions d'habitants du Donbass qui auraient pesé sur les institutions et empêché le rapprochement avec l'Occident. »”