Diamond, Jared
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Diamond part de l'anecdote fondatrice de son livre De l'inégalité parmi les sociétés : lors d'un séjour de recherche ornithologique en Nouvelle-Guinée en 1964, il constate que les Papous, souvent jugés moins intelligents parce qu'ils utilisaient encore des outils de pierre, sont en réalité aussi intelligents, sinon plus adaptés à leur environnement, que les Européens. La question posée en 1972 par le politicien papou Yali — pourquoi ce sont les Européens qui ont apporté toutes ces richesses matérielles en Nouvelle-Guinée — l'a conduit à vingt années de recherche pour réfuter toute explication raciale ou culturelle du développement inégal des sociétés. Il illustre sa méthode par la comparaison entre la France et la République centrafricaine : accès maritime, climat tempéré sans maladies tropicales, productivité agricole (élevage, céréales) et héritage historique de transferts d'innovations depuis le Croissant fertile expliquent, selon lui, l'écart de richesse, sans qu'aucune différence d'intelligence n'intervienne.
Il développe sa thèse centrale autour de l'agriculture, apparue il y a environ 11 000 ans en Asie occidentale puis en Chine, au Mexique et au Pérou : contrairement aux sociétés de chasseurs-cueilleurs, l'agriculture permet une explosion démographique, la constitution de réserves alimentaires et surtout un surplus permettant de nourrir des individus ne produisant pas eux-mêmes leur nourriture — rois, scribes, collecteurs d'impôts, artisans spécialisés — condition préalable à l'émergence de la monarchie, de l'écriture et de la métallurgie. Il explique la répartition inégale de cette révolution agricole par la disponibilité limitée de plantes et d'animaux « domesticables », introduisant le « principe d'Anna Karénine » (emprunté à Tolstoï) : chaque espèce sauvage non domesticable l'est pour une raison différente — les ours sont trop agressifs, les kangourous n'ont pas de structure sociale hiérarchique adaptée au suivi d'un meneur, les fourmiliers sont impossibles à nourrir en captivité, les glands contiennent des gènes de toxicité jamais éliminés par sélection contrairement aux amandes. Seules quelques régions du monde (Croissant fertile, Chine, Mexique, Pérou) disposaient d'une abondance de plantes et d'animaux domesticables, et l'Europe, écologiquement plus robuste que le Croissant fertile sujet à la sécheresse et à la salinisation des sols, a hérité de ces avantages sans les avoir elle-même inventés.
Il développe l'argument, central dans son œuvre, de l'orientation des continents : l'axe est-ouest de l'Eurasie, où des régions situées à des latitudes comparables partagent climat et calendrier de croissance des plantes, a permis une diffusion rapide des innovations (poulets et riz domestiqués en Chine parvenus jusqu'à Rome, chevaux et blé transmis en sens inverse), tandis que l'axe nord-sud des Amériques, traversant des zones climatiques radicalement différentes, a empêché la roue mexicaine et le lama andin de jamais se rencontrer, laissant le Nouveau Monde sans transport à roue attelé. Il relie ce même mécanisme de diffusion à l'écriture, apparue indépendamment dans le Croissant fertile, en Chine et au Mexique, avant de gagner l'Europe via la Crète puis la Grèce mycénienne — l'écriture ayant permis la tenue de registres fiscaux indispensables aux grands empires (à l'exception notable de l'empire inca, qui gérait sa comptabilité par un système de cordelettes à nœuds, les quipus) et conféré aux Européens, via l'accès à l'histoire des conquêtes passées, un avantage stratégique décisif exploité par Cortés et Pizarro face aux empereurs aztèque et inca.
Il développe l'argument, tout aussi central, du rôle des microbes plutôt que des armes dans la conquête européenne des Amériques et du Pacifique : la variole et la rougeole, issues de maladies animales domestiques (chameau, bétail) contre lesquelles les populations eurasiennes avaient développé une résistance génétique sur des millénaires, ont décimé des populations sans défense immunitaire — il cite l'exemple d'un village amérindien du Missouri où 95 % des habitants moururent en deux semaines après le passage d'un navire marchand, et celui de l'archipel des Fidji en 1802-1804. Il relie cette dynamique démographique et technologique à l'origine africaine unique de l'Homo sapiens moderne, qui aurait remplacé les hommes de Néandertal en Europe et de Denisova en Asie de l'Est en se diffusant depuis l'Afrique.
Un axe important de l'entretien porte sur les cinq causes principales, selon lui, d'effondrement des sociétés historiques : le changement climatique (sécheresses en Mésopotamie ou chez les Anasazis) ; les dommages environnementaux auto-infligés (déforestation, érosion) ; l'hostilité de voisins (l'empire khmer face au royaume thaï) ; la rupture des réseaux commerciaux (l'île polynésienne de Henderson, dépendante du bois importé de Pitcairn, dont la population s'est éteinte en 150 ans après l'effondrement de cette société voisine) ; et la qualité de la réponse sociétale aux problèmes. Il détaille deux exemples emblématiques : l'île de Pâques, où la déforestation totale des palmiers géants pour ériger les statues moaï a privé la population de bois de construction et de navigation, provoquant une bascule vers le cannibalisme au XVIIIe siècle ; et la colonie viking du Groenland, disparue vers 1500 après le refroidissement climatique du Petit Âge glaciaire, faute d'avoir su s'inspirer des techniques de survie arctique des Inuits (kayaks, chasse à la baleine) contrairement à son attachement rigide à une identité européenne (refus de manger du poisson, construction de cathédrales). Il évoque également l'effondrement de la civilisation maya (sécheresse, guerres inter-cités, absence d'unification politique) — dont les livres furent presque intégralement détruits par l'évêque espagnol Diego de Landa — et celui des Anasazis du sud-ouest américain.
Il oppose à ces effondrements l'exemple de réussite du Japon de l'ère Meiji, modèle d'« adaptation sélective » : confronté en 1853 à la flotte cuirassée du commodore Perry, le Japon a envoyé des émissaires apprendre la marine britannique, l'armée prussienne, l'éducation américano-allemande et le droit civil allemand et pénal français, se modernisant en une génération tout en conservant une identité sociale propre. Il transpose ensuite à l'échelle nationale un cadre thérapeutique de gestion de crise emprunté à la psychologie clinique (dont s'inspirent, dit-il, les travaux de son épouse psychologue) : douze facteurs, parmi lesquels reconnaître la crise, accepter sa responsabilité d'agir plutôt que de blâmer autrui, délimiter précisément ce qui fonctionne ou non, obtenir l'aide d'alliés, s'inspirer de modèles étrangers, disposer d'une identité et de valeurs nationales fortes, avoir déjà l'expérience de crises passées, faire preuve de patience, et bénéficier d'une relative liberté vis-à-vis des contraintes géopolitiques. Il illustre l'application de ces facteurs par le Japon de 1868 et par la Finlande, dont il présente la culture institutionnelle de préparation systématique aux catastrophes (réunions mensuelles interministérielles anticipant crises bancaires, coupures électriques ou pandémies, stock de masques constitué avant le Covid) comme un cas quasi unique de réforme préventive sans choc préalable.
Il conclut sur une hiérarchisation des menaces mondiales contemporaines : les pandémies, jugées les moins graves malgré le Covid (comparé à la peste noire ayant tué 30 % de la population) ; la menace nucléaire, contenue par la logique de dissuasion mutuelle (même une frappe française sur Moscou ne détruirait pas l'arsenal souterrain russe) ; et surtout le changement climatique et l'épuisement des ressources naturelles, qu'il juge les plus préoccupants et qui, contrairement aux crises nationales classiques, exigent des solutions mondiales — la France ne pouvant régler seule un problème atmosphérique partagé par toute la planète, de même qu'elle n'aurait pu enrayer seule la pandémie de Covid. Il explique enfin pourquoi les sociétés commettent des erreurs catastrophiques malgré l'information disponible, par trois mécanismes récurrents : la vision court-termiste (surpêche du thon rouge), les conflits d'intérêts (l'industrie pétrolière américaine face au réchauffement climatique) et l'ignorance scientifique authentique (les chlorofluorocarbures jugés inoffensifs avant la découverte, vingt ans plus tard, de leur effet destructeur sur la couche d'ozone ; l'effondrement de la pêcherie d'anchois péruvienne malgré les recommandations scientifiques).
Excerpts
Sur la réfutation de l'explication raciale du développement inégal, à partir de son expérience en Nouvelle-Guinée :
“« Il m'a suffi d'une demi-journée à discuter avec eux pour réaliser que ce sont des gens intelligents [...] Pourquoi est-ce que moi, l'ignorant, qui me faisais guider à travers la jungle par ces Papous, j'étais le seul à disposer de tout le luxe de la civilisation européenne ? »”
Sur le principe d'Anna Karénine appliqué à la domestication des espèces :
“« Chaque mariage malheureux est malheureux à sa propre façon. Il en va de même avec les animaux sauvages qui ne peuvent pas être domestiqués : ils peuvent être impossibles à domestiquer parce qu'ils ne mangent que des fourmis, ou parce qu'ils n'ont pas une structure sociale appropriée, ou parce qu'ils sont trop agressifs. »”
Sur la nécessité de solutions mondiales face aux menaces mondiales contemporaines :
“« Le réchauffement climatique en France n'est pas dû aux hydrocarbures brûlés en France [...] Les problèmes les plus sérieux sont des problèmes mondiaux et ils nécessitent des solutions mondiales, comme on l'a vu avec le Covid. »”