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Laïdi, Ali

journaliste, docteur en sciences politiques, chercheur spécialiste de la guerre économique, auteur de plusieurs ouvrages dont une histoire de la guerre économique

LES USA ESPIONNENT NOS ENTREPRISES ET NOUS MÈNENT UNE GUERRE ÉCONOMIQUE - Ali Laïdi

Elucid · May 7, 2022

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Core ideas

Laïdi définit la guerre économique comme « l'utilisation de moyens déloyaux et/ou illégaux pour préserver ou conquérir un marché », concept qu'il a dû théoriser seul faute de directeur de thèse compétent sur le sujet en 2006-2007, la discipline universitaire française ayant longtemps refusé d'admettre l'existence même de ce champ d'étude — un rejet qu'il illustre par l'absence totale de cours sur la guerre économique dans les grandes écoles françaises (HEC, ENA, Sciences Po). Il analyse la réponse occidentale à la guerre en Ukraine comme une confusion conceptuelle de la part des élites françaises et européennes, citant l'usage impropre du terme « guerre économique » par Bruno Le Maire pour annoncer l'effondrement de l'économie russe, alors que l'objectif réel des sanctions devrait être de ramener la Russie à la table des négociations plutôt que de mener une guerre économique proprement dite — une distinction dont la méconnaissance constitue, selon lui, un danger historique, les guerres économiques ayant souvent précédé les guerres réelles (Première Guerre mondiale, montée du nazisme). Il relativise l'efficacité historique des sanctions économiques (soixante ans de sanctions américaines contre Cuba, le régime nord-coréen inchangé, l'échec des sanctions de 2014 contre la Russie n'ayant pas empêché l'invasion de 2022) tout en notant le caractère inédit de l'ampleur des sanctions actuelles contre la onzième puissance économique mondiale.

Il retrace la bascule stratégique américaine de 1991, lorsque la fin de la guerre froide conduit l'administration Clinton à réorienter l'appareil sécuritaire américain vers la protection des intérêts économiques nationaux, citant la déclaration du secrétaire d'État Warren Christopher en 1993 réclamant devant le Congrès « les mêmes moyens » que ceux obtenus contre l'URSS pour faire face à « l'hyper-compétition économique ». Il détaille la création d'outils institutionnels concrets sous Clinton — l'Advocacy Center reliant les ministères pour faire gagner aux entreprises américaines les appels d'offres internationaux dépassant 200 millions de dollars, avec un tableau de bord recensant marché par marché le nombre d'emplois sauvés — et cite les rapports du Parlement européen ainsi que les révélations d'Edward Snowden en 2013 confirmant que la NSA écoute systématiquement les entreprises étrangères sur des marchés stratégiques au bénéfice d'entreprises américaines. Il explique la mécanique de l'extraterritorialité du droit américain, née du scandale du Watergate et de la loi anti-corruption de 1977 sous Carter, étendue après 2001 sous prétexte de lutte antiterroriste : des entreprises étrangères comme Alstom (700 millions de dollars d'amende) ou BNP Paribas (9 milliards de dollars) sont placées sous « enquête interne » dirigée par des cabinets d'avocats américains, contraintes de livrer des millions de documents en violation de la loi française de blocage de 1968, ces procureurs jouant selon lui un rôle de « juges tampons » purement administratifs — l'objectif réel n'étant pas tant l'amende financière que le siphonnage d'informations stratégiques, ensuite transmises à la communauté du renseignement américain via le Patriot Act, et potentiellement récupérées par des concurrents (il souligne la coïncidence troublante entre la condamnation d'Alstom pour corruption et son rachat quasi simultané par General Electric).

Il décrit l'occasion manquée de 1996-1997 lorsque les Européens, agacés par la loi Helms-Burton visant Cuba, avaient déposé plainte à l'OMC avant de la retirer sur promesse orale de Bill Clinton de ne pas appliquer le titre 3 de la loi — un renoncement qu'il juge être une erreur stratégique majeure ayant privé le monde d'une jurisprudence internationale sur les limites du droit extraterritorial, aggravée aujourd'hui par le blocage américain de l'Organe de règlement des différends de l'OMC (refus de nommer les juges depuis six ans). Il attribue la « mentalité paillasson » des élites européennes à un fondement philosophique erroné, l'Europe étant restée intellectuellement ancrée dans la lecture optimiste d'Adam Smith et Montesquieu (« le commerce adoucit les mœurs ») sans intégrer la lecture néolibérale plus cynique héritée de Mandeville et de sa Fable des abeilles (« le vice des uns fait la vertu publique »), qui conçoit le marché non comme un lieu de transparence mais, selon Foucault, comme un lieu structurellement opaque et concurrentiel où la meilleure information l'emporte. Il note néanmoins une évolution récente : la crise du Covid, révélant la dépendance européenne à 80% pour les principes actifs pharmaceutiques et à 90% pour les batteries électriques face à l'Asie, ainsi que l'élection de Trump et le Brexit en 2016, ont amorcé un « réarmement » lexical et institutionnel européen encore jugé incertain (création d'un règlement de filtrage des investissements étrangers en 2019, déclenchée notamment par le rachat de l'entreprise allemande KUKA par des investisseurs chinois).

Il retrace un panorama comparatif des traditions nationales de guerre économique : les Japonais comme précurseurs cherchant une revanche économique après la défaite militaire de 1945 ; les Soviétiques puis les Russes s'appuyant essentiellement sur l'espionnage économique via leurs services de renseignement (citant l'affaire Farewell des années 1980), un système jugé efficace pour capter l'information mais insuffisant pour permettre aux entreprises russes de développer une stratégie autonome, d'où une économie russe toujours concentrée sur les hydrocarbures ; et la Chine, dont la doctrine actuelle prend racine, selon lui, dans le traumatisme historique des guerres de l'Opium du XIXe siècle (les Britanniques ayant forcé l'ouverture du marché chinois par la vente d'opium produit en Inde, imposant ensuite une extraterritorialité juridique dans les comptoirs occidentaux), traumatisme qui nourrit aujourd'hui une stratégie combinant modèles japonais, soviétique et américain avec une composante confucéenne de tradition mandarine, mise en œuvre via les nouvelles routes de la soie et des lois miroirs extraterritoriales chinoises en réponse directe à l'extraterritorialité américaine. Il relie enfin sa spécialisation en guerre économique à son parcours antérieur de journaliste sur le terrorisme islamiste dans les années 1990, expliquant avoir développé une grille de lecture géopolitique plutôt que religieuse de la naissance d'Al-Qaïda (liée à la défaite soviétique en Afghanistan en 1989 puis à l'invasion du Koweït par Saddam Hussein en 1991) et dénonçant l'échec stratégique des élites arabes, qui n'ont pas su convertir leur richesse pétrolière en transferts de technologie contrairement à la Chine, au Brésil ou à l'Inde.

Excerpts

Sur le mécanisme réel des enquêtes internes américaines visant les entreprises étrangères :

“« Je pense que l'intérêt des sanctions américaines secondaires, ce n'est pas tellement de leur filer de grosses amendes [...] c'est d'obtenir un maximum de siphonner un maximum d'informations stratégiques via ces entreprises qui sont mises sous enquête interne dirigée par le procureur américain, et pendant ces enquêtes qui peuvent durer de six mois à trois ans. »”

Sur l'erreur stratégique européenne de 1996-1997 face à la loi Helms-Burton :

“« Bill Clinton va voir les Européens en leur disant : retirez votre plainte, je vous promets que jamais je n'appliquerai le titre 3 [...] et c'est ce qui se passe — immense erreur, les Européens retirent leur plainte à l'OMC, et on a gâché l'occasion qu'une instance internationale prenne position sur ce qu'est le droit extraterritorial. »”

Sur l'absence de culture stratégique des élites françaises face au concept de guerre économique :

“« Je me tourne vers le directeur de l'école doctorale de Sciences Po, je dis : est-ce que vous seriez d'accord pour que je fasse ma thèse sur la guerre économique ? Il me regarde avec de grands yeux en me disant : mais ça n'existe pas, la guerre économique. »”