Sapir, Jacques
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Sapir dresse le bilan des sanctions occidentales contre la Russie décidées en 2022 : après un choc initial (recul de production de 5-6 % au printemps 2022), l'économie russe s'est redressée dès la fin du deuxième trimestre 2023, terminant 2022 à seulement -1 % de PIB et enregistrant ensuite une forte croissance (+4,6 % au premier semestre 2024). Il montre, graphiques à l'appui, que l'écart de PIB en parité de pouvoir d'achat entre la Russie et la France ou l'Allemagne (dépassées respectivement en 2005 et avant 2020) ne s'est pas creusé. Il explique cet échec par la redirection des exportations russes vers l'Asie, la persistance des achats européens de gaz (désormais liquéfié plutôt que par gazoduc, malgré la destruction de Nord Stream), et surtout par l'anticipation russe des sanctions financières (système alternatif à SWIFT mis en place dès les sanctions de 2014, bascule immédiate vers des systèmes de compensation liés à la Chine dès juin 2022) — contrairement à la fragilité financière de la Russie de 1997-1998. Il relaie une anecdote du Canard enchaîné selon laquelle les conseillers de Bercy pensaient réellement provoquer l'effondrement russe mais s'en sont eux-mêmes inquiétés compte tenu du statut nucléaire du pays.
Il documente le « retour de flamme » des sanctions sur l'économie européenne via le canal énergétique (l'Allemagne, très dépendante du gaz russe, connaissant une décroissance industrielle continue depuis 2022, avec effets de contagion sur les économies voisines), et resitue historiquement l'inefficacité des sanctions économiques comme instrument de politique étrangère depuis la Société des Nations : sur les sanctions unilatérales américaines, deux tiers échouent selon lui, le seul cas de sanctions multilatérales onusiennes ayant fonctionné à long terme étant la Rhodésie. Il interprète la décision européenne de sanctionner la Russie moins comme un calcul d'efficacité économique que comme une réponse politique destinée à montrer aux opinions publiques qu'« on fait quelque chose », faute de pouvoir ou vouloir un engagement militaire direct — position qu'il dit avoir directement observée dans les années 1990 lors de négociations franco-allemandes sur la Bosnie, où l'Allemagne refusait déjà toute option impliquant un risque de pertes civiles.
Il analyse l'inflation de 2022-2023 (plus de 7 % en France) comme un phénomène mixte : une dynamique inflationniste déjà présente depuis 2018 et amplifiée par la désorganisation des chaînes d'approvisionnement post-Covid (notamment dans l'énergie, où les capacités de production, une fois mises à l'arrêt, ne peuvent redémarrer instantanément — il cite le pétrole et le gaz de schiste américains, toujours en 2024 sous leur niveau de production de 2019), à laquelle se sont ajoutés les effets directs des sanctions contre la Russie ainsi qu'un comportement spéculatif des entreprises se repositionnant sur les matières premières comme réserve de valeur. Il souligne que la baisse du taux d'inflation ne signifie pas une baisse des prix, qui restent structurellement plus élevés, avec un effet régressif marqué : les catégories pauvres, dont le panier de consommation est concentré sur des biens dont les prix ont le plus augmenté, subissent une inflation réelle bien supérieure à la moyenne officielle.
Il explique la déconnexion entre le mix électronucléaire français et la flambée des prix de l'énergie par trois facteurs : le nucléaire ne couvre pas les usages non électriques (transport routier, fret), un déficit de maintenance des centrales accumulé pendant la période Covid, et surtout l'architecture du marché européen de l'électricité, qui fixe un prix unique européen basé sur le coût de la dernière unité produite par une centrale à gaz — mécanisme qu'il juge absurde compte tenu de l'hétérogénéité des parcs de production nationaux et des durées de vie technologiques incompatibles (40-50 ans pour le nucléaire contre 15-20 ans pour le thermique), rendant selon lui toute politique énergétique européenne unifiée structurellement impossible.
Il documente une chute historique de la consommation alimentaire en volume (jusqu'à -13 %) et le fait qu'un quart des Français ne mangerait pas à sa faim (15 % sautant régulièrement un repas, parfois 20 %), soulignant que cette baisse moyenne de 10 % masque une répartition très inégale selon les catégories sociales, et documente les difficultés spécifiques de la filière bio devenue inaccessible à la majorité des consommateurs. Il analyse la stagnation de la production industrielle française depuis la crise financière de 2008-2010 (jamais pleinement résorbée), aggravée par une nouvelle rupture Covid dont la France, contrairement à d'autres pays industrialisés, n'a pas retrouvé la trajectoire de productivité antérieure — expliquant l'importance de l'industrie pour le niveau de vie (salaires supérieurs de 20 à 40 % aux emplois de service comparables) et la souveraineté (il cite la pénurie de respirateurs pendant le Covid), et relevant que la France, avec environ 78 % de son économie en services contre 66 % pour l'Allemagne et la Russie, souffre d'une désindustrialisation nettement plus poussée que ses voisins.
Il défend le protectionnisme contre l'accusation d'être une idéologie d'extrême droite, rappelant que tous les pays sont passés par des phases protectionnistes, et distingue deux justifications économiques classiques : protéger une industrie vieillissante le temps de sa restructuration organisée (exemple japonais de la sidérurgie) ou favoriser l'émergence d'industries naissantes — soulignant que la faisabilité du protectionnisme dépend aussi de la taille du marché national. Il qualifie la politique économique de Macron d'« incohérente, inconséquente et impuissante » : incohérente faute de vision globale d'insertion de la France dans le monde (Macron pariant tout sur l'intégration européenne), inconséquente par l'écart entre discours et réalité (le nombre de lois censurées par le Conseil constitutionnel témoignant selon lui d'une incompétence technique réelle dans certains cabinets ministériels), et impuissante faute de réindustrialisation effective malgré le discours officiel — combinant selon lui idéologie, incompétence et un « je-m'en-foutisme » consistant à privilégier l'image de l'action sur ses résultats réels.
Il attribue le déficit commercial record français (autour de 130 milliards d'euros en 2023 en valeur corrigée) à un problème de compétitivité structurel lié à l'euro, citant un écart de taux de change réel d'environ 20 % avec l'Allemagne mesuré par le FMI, écart qui pénalise l'industrie (fortement exposée au commerce international) plus que les services (largement protégés de la concurrence mondiale) — expliquant que la dégradation de la balance commerciale française a commencé, avec un décalage logique, en 2003-2004, quelques années après l'introduction de l'euro en 1999.
Il retrace l'histoire des aides publiques aux entreprises (passées de 82-83 milliards d'euros en 2012 à environ 160-200 milliards aujourd'hui), les situant dans la genèse du CICE, dispositif conçu, selon son témoignage personnel de collaboration avec l'équipe d'Arnaud Montebourg en 2012-2013, pour compenser un écart de compétitivité alors estimé à 10-12 % avec l'Allemagne sans sortir de l'euro — un mécanisme depuis « dévoyé » selon lui au profit des grandes entreprises à forte main-d'œuvre plutôt que des secteurs les plus stratégiques. Il relie cette explosion des aides aux entreprises et des dépenses sociales-fiscales (destinées, selon lui, à contenir des tensions politiques sans s'attaquer à leurs causes) au déficit structurel français, et estime qu'une sortie de l'euro (permettant une dévaluation compétitive) pourrait réduire ce poste d'aides à hauteur de 3 points de PIB — sans pour autant résoudre entièrement le déficit.
Il développe une critique de fond de l'euro comme monnaie unique bloquant les parités de change entre économies structurellement différentes, sans le mécanisme compensatoire de transferts budgétaires massifs (5 à 10 fois supérieurs aux transferts actuels, de l'ordre de 15-20 % du PIB) qui permettrait de reproduire, à l'échelle européenne, l'amortisseur dont bénéficient les régions françaises en difficulté au sein d'un même État — configuration qu'aucun pays, ni l'Allemagne ni la France, n'accepte politiquement, laissant l'euro fonctionner, selon sa formule, comme « une pyramide de Ponzi » alimentée par la dette publique française et italienne. Il envisage plusieurs issues possibles à cette impasse — annulation coordonnée de dette, défaut unilatéral (citant les précédents russe de 1998 et argentin), ou « dévaluation interne » par compression des salaires — rappelant que cette dernière option, appliquée en Grèce depuis 2015 sans réel retour de dynamisme économique, avait aussi été tentée en Allemagne entre 1930 et 1932 avec les conséquences politiques dramatiques que l'on sait.
Il conclut sur la fin de la mondialisation telle qu'elle existait avant la crise de 2008 (citant Carmen Reinhart, économiste en chef du FMI, qualifiant le Covid de « dernier clou dans le cercueil de la mondialisation »), l'affaiblissement du FMI, de la Banque mondiale et de l'OMC, et l'émergence d'une architecture institutionnelle concurrente portée par les BRICS+ (Nouvelle banque de développement), dans un mouvement de fragmentation en blocs géopolitiques (un bloc nord-américain appelé à fusionner avec le bloc européen, face à un bloc afro-asiatique) plutôt qu'un simple retour à des économies nationales fermées.
Excerpts
Sur l'échec prévisible des sanctions face à une Russie préparée :
“« Tout simplement les Russes avaient prévu le coup, et chaque fois que l'on prend une nouvelle sanction financière, ils trouvent immédiatement la parade. Ça ne pouvait pas fonctionner. »”
Sur le bilan de la politique économique de Macron :
“« Incohérente parce qu'il n'a pas de vision de l'insertion économique de la France dans le monde [...] inconséquente [...] et enfin incapable de résoudre les problèmes : il n'y a pas de réindustrialisation en France, c'est du flan, c'est du bluff. »”
Sur l'impossibilité structurelle de faire fonctionner l'euro sans transferts massifs :
“« Il aurait fallu inclure des dépenses de transfert entre les États de l'ordre de 15 à 20 % du PIB. On s'y refuse, donc on ne peut pas faire fonctionner l'euro. C'est aussi simple que ça [...] on ne fait fonctionner l'euro qu'à travers des pyramides de Ponzi. »”