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Martin, Paul-Antoine

ingénieur Centrale-Supélec, ancien cadre dirigeant du secteur portuaire, auteur du récit Le clan des seigneurs

LES SECRETS DE L'ÉTAT PROFOND : LES HAUTS FONCTIONNAIRES DÉTRUISENT LA FRANCE - Paul-Antoine Martin

Elucid · Jan 28, 2023

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Core ideas

Martin explique avoir écrit un récit fictionnalisé, mais fondé sur des faits qu'il affirme rigoureusement exacts, pour documenter la trahison de mission qu'il dit avoir observée chez de nombreux hauts fonctionnaires issus des trois grands corps d'État dominants (ENA, Ponts, Mines), qui occuperaient la quasi-totalité des postes de responsabilité de l'administration française et des grandes entreprises du CAC 40. Sa thèse centrale est que ces hauts fonctionnaires, en théorie missionnés pour servir l'État et le bien collectif, se seraient progressivement identifiés à leur « corps » plutôt qu'à la nation — un système qu'il décrit comme fonctionnant à la manière d'un clan mafieux (« le tac des corps »: partage informel des postes stratégiques entre corps rivaux, code du silence empêchant toute critique traçable) et procurant à ses membres un sentiment d'impunité totale, renforcé par leur maîtrise du temps long face à des responsables politiques éphémères.

À travers le personnage de « Coulanges » (alter ego de l'auteur) confronté à un directeur de port fictif nommé « Ursy » (synthèse de plusieurs personnes réelles), il illustre plusieurs mécanismes qu'il dit avoir observés directement : une obsession de carrière prenant le pas sur toute stratégie réelle (un haut fonctionnaire consacrant une heure et demie chaque matin à féliciter les nouveaux nommés au Journal officiel), une culture de l'invisibilité et du conformisme protégeant de toute prise de risque, et une pratique systématique de la manipulation par la dette relationnelle — corruption d'un délégué syndical via une tentative de chantage sexuel, promotion délibérée d'un salarié médiocre comme syndicaliste de complaisance pour neutraliser un syndicat authentique, incitation à la violence physique contre des militants écologistes. Il relate un épisode où un service de renseignement (RG) ayant reçu un signalement contre un haut fonctionnaire du corps des Ponts aurait transmis discrètement l'information au ministère concerné, permettant l'étouffement immédiat de l'affaire grâce à la solidarité de corps — illustrant selon lui l'absence totale de séparation effective entre les organes de contrôle et les contrôlés.

Il retrace l'origine historique de la haute fonction publique française à la création de l'ENA en 1946 par de Gaulle et Michel Debré, inspirée par la réflexion de Jean Zay (ministre du Front populaire emprisonné puis exécuté par la Milice) sur la défaillance quasi générale des préfets ayant fait allégeance au régime de Vichy en 1940 : le recrutement initial visait explicitement à sélectionner des candidats déjà éprouvés par la vie (résistants, anciens des camps), capables de loyauté et de courage prouvés, plutôt que des jeunes diplômés sans expérience — un principe qu'il juge aujourd'hui abandonné. Il illustre les conséquences économiques concrètes de ce dysfonctionnement par le cas des ports français, dont le trafic aurait stagné depuis 1985 alors que le trafic portuaire mondial triplait sur la même période, le port belge d'Anvers desservant à lui seul davantage la France que l'ensemble des ports français réunis — un « scandale d'État » qu'il attribue directement à la gestion par les mêmes hommes issus des mêmes corps depuis des décennies, corroboré selon lui par le témoignage d'un logisticien allemand refusant délibérément toute implantation en France à cause des difficultés rencontrées avec la haute administration.

Il détaille un mécanisme de corruption structurelle du rapport public-privé, où un préfet aurait exercé une pression violente sur lui pour faire signer une autorisation d'implantation industrielle présentée comme créatrice de centaines d'emplois (11 emplois réels ont finalement été créés), et un cas de porosité entre organes censés être indépendants : un avis environnemental défavorable à un projet porté par un ministre aurait été modifié après une convocation en urgence du signataire par le préfet, tous les organes concernés étant dirigés par des membres du même corps des Ponts. Il illustre le détachement démocratique de cette caste par une anecdote où un haut fonctionnaire se dit non concerné par une réforme des retraites (ses années d'études comptant intégralement dans le calcul de sa pension) et par le cas d'un dirigeant ayant lui-même recruté comme supérieur hiérarchique un homme sans qualification particulière, en position de dette permanente envers lui. Il conclut en appelant à une refondation morale exigeant courage et loyauté véritables plutôt qu'une seule aptitude intellectuelle, tout en mettant en garde contre un renversement brutal du système qui risquerait, selon lui, de porter au pouvoir les acteurs les plus habiles à ce jeu plutôt que les plus vertueux, et cite Hannah Arendt et sa notion de « banalité du mal » pour qualifier les comportements observés.

Excerpts

Sur le fonctionnement clanique et l'impunité des corps d'État :

“« Le phénomène de caste, c'est quelque chose d'extrêmement fort, c'est-à-dire que vous faites partie d'un groupe qui est fermé, qui bénéficie de privilèges exorbitants et qui considère tous ceux qui ne sont pas du groupe comme des étrangers [...] ils se sont accaparé, corps par corps, des parties de l'État. »”

Sur l'obsession de l'apparence plutôt que de l'action :

“« Faire ça peut exposer à l'erreur, mais faire croire que l'on fait, c'est beaucoup plus subtil et ça permet de rester lisse et de ne pas faire d'erreur [...] le costard, c'est 80 % de la carrière. »”

Sur le déclin comparé des ports français et le jugement porté sur la responsabilité de la caste :

“« Le port d'Anvers, à lui tout seul, a le même volume que l'ensemble de tous les ports français [...] mon intuition, c'est que la caste a la responsabilité de l'ensemble de ce désastre que nous vivons aujourd'hui. »”