Bellahsen, Matthieu
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Bellahsen constate une dégradation majeure des conditions de soins en psychiatrie sur la dernière décennie, illustrée par des décès aux urgences de personnes en crise psychique (citant un cas récent à Toulouse) qu'un collectif de soignants avait anticipés dès avant la crise du Covid. Il décrit un double mouvement de « fermeture de l'hôpital » : d'un côté la réduction des lieux d'hospitalisation et de consultation au nom du « virage ambulatoire », de l'autre la reconstruction de dispositifs de contrainte massifs (contention, isolement, murs fermés) — deux logiques qu'il présente comme les deux faces d'une même politique néolibérale de la psychiatrie, distincte de la forme asilaire traditionnelle du pouvoir médical sur les patients.
Il analyse la forte hausse statistique des troubles de santé mentale déclarés (passage d'« une personne sur cinq » à « une personne sur trois » selon les rapports récents) comme en partie une construction liée à l'abaissement des seuils diagnostiques et à la « psychiatrisation » croissante de problématiques auparavant traitées comme sociétales ou politiques (comparaison avec le cholestérol : abaisser le seuil augmente mécaniquement la prévalence). Il retrace la généalogie du concept de « santé mentale », né progressiste dans les années 1950-1960 pour adapter le milieu aux personnes en difficulté, puis progressivement détourné : promu par l'OMS en 2001 et le Livre vert de l'Union européenne en 2005 (explicitement justifié par les objectifs stratégiques économiques de l'Union), il aboutit selon lui à des rapports gouvernementaux des années 2009-2010 distinguant trois « santé mentale » — la maladie grave classique, la « santé mentale borderline » (risques psychosociaux, illustrée par les suicides chez Orange) traitée par des dispositifs individuels de type « tickets psy », et la « santé mentale positive » (maîtrise de sa vie), qu'il rattache à l'imaginaire du développement personnel et à la définition de 1947 de l'OMS (« état de complet bien-être »), jugée structurellement inatteignable puisque l'incomplétude serait constitutive de l'existence humaine. Il qualifie cette articulation de « santémentalisme », concept qu'il développe avec Pierre Dardot et Christian Laval : un cadre qui contraint les individus tout en leur laissant l'illusion d'une liberté d'action, sans jamais permettre la remise en cause du cadre lui-même — la définition officielle de la « bonne santé mentale » (2009) étant, selon lui, littéralement « s'adapter à une situation à laquelle on ne peut rien changer ».
Il retrace l'histoire de la psychiatrie institutionnelle en s'appuyant sur l'exemple de l'hôpital de Saint-Alban pendant la Seconde Guerre mondiale, où l'invention de la « psychothérapie institutionnelle » (Lucien Bonnafé, François Tosquelles, avec la participation de Paul Éluard) — fondée sur la survie collective, la parole des patients et la lutte contre l'aliénation institutionnelle — aurait permis d'éviter les morts de faim qui ont touché environ 40 000 malades mentaux dans les autres asiles français pendant la guerre (dans le contexte du programme d'extermination T4 en Allemagne nazie), l'hôpital servant simultanément de lieu de résistance armée. Il oppose cette tradition à la « droitisation » de la psychiatrie à partir des années 1980, marquée par le retour d'un « objectivisme médical » (Robert Castel) porté par le DSM (manuel nord-américain conçu à l'origine par les assurances pour standardiser les remboursements), dont il critique les conflits d'intérêts non publiés des rédacteurs et l'exemple, selon lui emblématique, de la réduction du seuil de deuil pathologique à quelques semaines. Il relie cette fragmentation diagnostique à une « ubérisation » de la psychiatrie (citant un rapport de 2017 sur les « paniers de soins » et la privatisation croissante des prestataires), le service public étant selon lui devenu un simple terrain d'ouverture de marchés pour les applications de santé mentale plutôt qu'un lieu de soin réel.
Il développe une critique de la « neuropolitique » (terme partagé avec Dardot et Laval) qui chercherait les causes de la souffrance dans le cerveau individuel (plasticité neuronale, résilience) plutôt que dans l'organisation sociale du travail ou de l'éducation — mécanisme qu'il illustre par la multiplication des diagnostics de troubles de l'attention et la prescription croissante de Ritaline chez les enfants scolarisés jugés « inadaptés » par les enseignants, comparant cette pratique à l'agriculture intensive (« on fout des pesticides dans la psyché des gosses »). Sur les médicaments psychotropes, il défend une position nuancée de « psychiatrie raisonnée » : utiles pour permettre l'entrée en relation lorsqu'une personne est trop submergée par ses symptômes pour être accessible au soin relationnel, mais problématiques lorsqu'ils se substituent entièrement à ce travail relationnel faute de temps clinique suffisant — citant le déficit d'espérance de vie de 10 à 15 ans chez les personnes psychiatrisées, en partie attribuable selon lui à l'excès de psychotropes.
Il relate un épisode personnel de lancement d'alerte : ayant dénoncé, avec son équipe, l'enfermement illégal de patients hospitalisés librement pendant le premier confinement Covid (confusion entre confinement sanitaire et isolement psychiatrique, contraire au droit), obtenant gain de cause auprès du Contrôleur général des lieux de privation de liberté, il a ensuite été démis de ses fonctions de médecin-chef après une campagne de dénigrement interne — expérience qu'il relie au mouvement de contestation du « Printemps de la psychiatrie » (2018-2019), dont les revendications portaient selon lui non sur les salaires mais sur la dignité de l'accueil et l'éthique du soin. Il documente une dérive sécuritaire de la psychiatrie amorcée selon lui par un discours de Nicolas Sarkozy en 2008 amalgamant maladie mentale et dangerosité criminelle (suivi d'un déblocage de 70 millions d'euros pour des unités de haute sécurité), ainsi que la création du fichier HOPSYWEB croisé avec le fichier S sans transparence sur son fonctionnement.
Il conclut en distinguant deux composantes de la souffrance psychique — l'aliénation psychopathologique propre à l'individu et l'aliénation sociale produite par le monde — qui doivent selon lui être traitées conjointement plutôt que l'une au détriment de l'autre, recommandant la reconstitution de collectifs et d'espaces de parole (citant l'exemple des ronds-points des Gilets jaunes comme ayant eu un effet apaisant collectif) plutôt que la seule médication, ainsi qu'une mobilisation citoyenne pour reprendre le contrôle des services publics de santé. Il présente enfin la « psychothérapie institutionnelle » — soigner les institutions elles-mêmes pour pouvoir soigner les personnes — comme un principe généralisable à toute institution (école, justice), et en fait, en écho à Cornelius Castoriadis, la définition même de la démocratie : la remise en question permanente du cadre d'auto-institution de la société.
Excerpts
Sur la définition néolibérale de la bonne santé mentale :
“« La définition de la santé mentale en 2009, dans un rapport gouvernemental, c'est : avoir une bonne santé mentale, c'est s'adapter à une situation à laquelle on ne peut rien changer [...] il ne faut pas que nous nous adaptions à une situation qui nous est présentée comme inchangeable. »”
Sur l'impossibilité de soigner sans consentement :
“« Soigner sans consentement, pour moi, c'est un oxymore, ce n'est pas possible. On peut contraindre quelqu'un à prendre des médicaments, à être à l'hôpital [...] mais pour soigner, il faut forcément qu'il y ait une petite partie d'activité de la personne à faire les choses, à être dans sa vie. »”
Sur la comparaison entre psychiatrisation infantile et agriculture intensive :
“« C'est la même chose qu'avec l'agriculture intensive : on fout des pesticides dans la psyché des gosses pour qu'ils s'adaptent, et ça, ça va créer des addictions et des choses majeures dans les 30 ans à venir. »”