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Delpierre, Alizée

sociologue, spécialiste des inégalités sociales, autrice de Servir les riches

AU SERVICE DES RICHES : ENQUÊTE SUR LES DOMESTIQUES, ENTRE POUVOIR ET SERVITUDE - Alizée Delpierre

Elucid · Jan 21, 2023

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Core ideas

Delpierre a mené une enquête de plusieurs années combinant une centaine d'entretiens avec des domestiques et des grandes fortunes et une immersion personnelle comme employée de maison (nounou à temps partiel) dans deux familles très riches, pour comprendre la domesticité à temps plein — un phénomène distinct des services à la personne à temps partiel plus connus, réservé à une frange de la population disposant d'un fort capital économique. Elle distingue deux fractions de riches aux pratiques différenciées : les héritiers aristocrates, socialisés précocement à être servis, qui valorisent une richesse discrète et fréquentent des cercles fermés comme le Jockey Club (1200 membres, exclusivement masculins), et les nouveaux riches (PDG, traders, marchands d'art), dont la légitimité repose sur l'argent plutôt que sur la culture, et qui affichent une consommation domestique ostentatoire pouvant aller jusqu'à 75 employés de maison dans une seule villa — les deux groupes se méprisant mutuellement tout en nouant des alliances, une relation qu'elle qualifie de « classes rivales et complices ».

Elle documente une division sexuée et raciale marquée du travail domestique (nounous et gouvernantes systématiquement femmes, chauffeurs et majordomes systématiquement hommes, tâches de supervision réservées à une main-d'œuvre blanche et européenne mieux rémunérée, tâches subalternes confiées à une main-d'œuvre immigrée), reposant sur des stéréotypes raciaux explicites (préférence pour des nounous noires jugées « naturellement » maternantes et robustes) que les domestiques eux-mêmes savent parfois exploiter en « performant leur race » pour se conformer aux attentes stéréotypées de leurs employeurs. Le recrutement se fait presque exclusivement par réseaux informels (bouche-à-oreille, réseaux ethniques comme les communautés philippines ou ivoiriennes) plutôt que par agences, les employeurs jugeant les candidats sur des caractéristiques physiques (couleur de peau, beauté jugée trop séduisante donc disqualifiante) plutôt que sur un CV.

Elle développe le concept d'« exploitation dorée » pour décrire l'ambivalence de la condition des domestiques de grandes fortunes : des salaires élevés (2000 à 12000 euros pour les majordomes les mieux payés), un logement et une nourriture de qualité, et une possibilité d'ascension professionnelle inédite comparée aux services à la personne classiques, mais en contrepartie une disponibilité totale (les domestiques vivant chez leurs employeurs pouvant être sollicités à toute heure), ramenant le salaire horaire réel à des niveaux proches du SMIC, et un sentiment de redevabilité (emprunté au concept bourdieusien d'illusio) qui inverse paradoxalement la logique salariale en relation de don. Elle illustre les dérives les plus graves de ce système par plusieurs cas documentés : un homme travesti en femme sur exigence de son employeuse (par refus culturel de ces dernières de diriger des hommes dans un univers patriarcal, neutralisé en présumant l'homosexualité du domestique), des employés contraints de porter des couches pour ne pas perdre de temps aux toilettes (sous peine de pénalité contractuelle de 400 euros), une domestique ayant caché une maladie grave par peur du licenciement jusqu'à nécessiter une amputation, et des témoignages récurrents de harcèlement moral ou sexuel, voire de viol, rapportés par la quasi-totalité des femmes domestiques interrogées.

Elle explique l'absence de mobilisation collective des domestiques par la fragmentation de leurs intérêts selon leur position dans la hiérarchie interne (femme de ménage, nounou, majordome, gouvernante n'ayant ni la même origine sociale, ni les mêmes intérêts à défendre), par un marché du travail structurellement déséquilibré (davantage de candidats que d'emplois, créant une « cage dorée » dissuadant toute contestation), et par un cadre juridique dérogatoire (conventions collectives du particulier employeur valorisant explicitement la flexibilité, absence de contrôle de l'inspection du travail au domicile) qui protège mal ce secteur. Elle relie ce phénomène à la reproduction des classes dominantes : les domestiques constitueraient une condition matérielle nécessaire permettant aux grandes fortunes de se consacrer à leur carrière et à leur sociabilité, une interdépendance qu'elle qualifie de fonctionnelle mais non personnelle (illustrée par des employeurs renommant systématiquement leurs employées de ménage successives du même prénom). Elle conclut en élargissant la focale au-delà des grandes fortunes, reliant la résurgence contemporaine de la domesticité à la montée des inégalités sociales en France depuis le début du XXIe siècle et à des phénomènes analogues de délégation en cascade du travail reproductif (chauffeurs Deliveroo, petites domestiques ivoiriennes non rémunérées), la domesticité des riches fonctionnant selon elle comme un « miroir grossissant » de dynamiques sociales plus larges.

Excerpts

Sur l'ambivalence du concept d'« exploitation dorée » :

“« Quand on ramène finalement les 5000 euros ou les 10000 euros par mois au nombre d'heures effectivement travaillées, on en est à des salaires beaucoup moins attrayants [...] c'est des gens qui sacrifient leur vie personnelle, qui souffrent physiquement, psychologiquement de la situation. »”

Sur la dépersonnalisation structurelle des domestiques malgré la proximité affective :

“« Il y a des familles où les domestiques ont toujours le même prénom [...] ça montre à quel point cette main-d'œuvre est essentielle d'un point de vue structurel pour faire tenir la maison, mais pas de point de vue individuel — on va complètement dépersonnaliser les domestiques. »”

Sur les dérives extrêmes de la domination au sein de la domesticité :

“« Cette famille faisait porter des couches à Florent et aux autres domestiques qui travaillent avec lui pour lui éviter de perdre du temps à aller aux toilettes [...] c'est dans le contrat de travail, avec une sanction de 400 euros s'il refuse. »”