Jackson, Tim
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Jackson part d'une redéfinition étymologique de la prospérité (du latin prospéré, conforme à nos espoirs) comme notion bien plus large que la seule richesse monétaire : interrogées sur ce qu'est une bonne vie, les personnes évoquent d'abord la santé, la résilience de leur communauté et de leurs amitiés, et le sens de leur existence, avant l'argent. Il oppose à cette conception la « recette du bonheur » proposée par le capitalisme — le consumérisme, fondé sur l'idée que posséder toujours plus rend plus heureux — qu'il qualifie de promesse structurellement mensongère : si un achat particulier suffisait vraiment à combler le désir humain, le système cesserait de fonctionner faute de nouveaux besoins à satisfaire ; le capitalisme a donc besoin, selon lui, non du bonheur mais de l'insatisfaction perpétuelle de ses consommateurs. Il commente à ce titre un graphique croisant bonheur déclaré et PIB par habitant par pays, y lisant deux messages : la croissance améliore considérablement le bonheur et l'espérance de vie jusqu'à environ 15 000 dollars par habitant, mais au-delà de ce seuil la corrélation s'effondre, certains pays d'Amérique latine à revenu moyen affichant un bonheur déclaré supérieur à celui du Royaume-Uni ou des États-Unis.
Il développe l'idée que la prospérité est intrinsèquement sociale plutôt qu'individuelle — parler de sa propre prospérité indépendamment de celle des gens qui nous entourent constituerait presque un oxymore —, l'épidémie contemporaine de solitude et de troubles mentaux illustrant selon lui l'échec d'une société individualiste à fournir un sens durable. Il qualifie nos institutions (gouvernance, régulation, mentalité collective) de bâties entièrement autour de la poursuite de la croissance, ce qui rend toute transition vers l'indépendance à la croissance une tâche considérable, ne pouvant se réduire à un simple choix politique isolé (« il n'existe pas de bouton croissance à éteindre au ministère des Finances ») mais nécessitant de réorienter l'objectif collectif vers la santé, la communauté et les relations sociales plutôt que vers la croissance elle-même.
Il développe une critique de l'argument selon lequel la croissance garantirait la stabilité économique : la crise financière de 2007-2008 aurait résulté, selon lui, de la dérégulation et de la spéculation légitimées précisément par la promesse de croissance qu'elles produisaient, et la priorisation systémique de la croissance engendrerait simultanément instabilité financière, inégalités croissantes (les industries porteuses de croissance captant marchés et pouvoir politique) et instabilité écologique — trois échecs qu'il additionne pour retourner l'argument de la stabilité contre ses défenseurs. Sur la question du découplage entre croissance économique et impact matériel, il cite l'économiste Kenneth Boulding (« quiconque pense que la croissance peut se poursuivre à l'infini dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste ») et documente que le découplage réel reste très limité à l'échelle mondiale — l'économie numérique elle-même restant fortement consommatrice d'énergie et d'eau pour ses centres de données — les limites thermodynamiques rendant, selon lui, illusoire l'espoir d'une dématérialisation complète de la croissance.
Il développe le concept, emprunté à Max Weber, de « cage de fer » du consumérisme : le capitalisme exploiterait deux traits psychologiques humains bien réels — l'égoïsme et l'attrait pour la nouveauté — au détriment de deux tendances tout aussi fondamentales à l'espèce humaine, l'altruisme et l'attachement à la tradition (reprenant la typologie du psychologue Shalom Schwartz), les objets de consommation acquérant une valeur symbolique (citant l'économiste Kelvin Lancaster) qui leur permet de se substituer illusoirement à des besoins immatériels d'appartenance et d'identité auparavant satisfaits par la religion ou les liens sociaux. Il retrace l'origine historique de cette dynamique dans les politiques de relance keynésienne d'après la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale, quand la peur du chômage de masse a conduit à transformer délibérément les citoyens en consommateurs (citant Victor Lebow), et propose des leviers de renversement concrets et déjà disponibles aux gouvernements : restriction de la publicité pour les produits sucrés ou gras destinée aux enfants, ou pour les produits les plus émetteurs de CO2 — tout en reconnaissant que les changements individuels de comportement, bien que possibles, n'ont par eux-mêmes aucun effet sur le système consumériste global.
Un axe central de l'entretien porte sur la transformation du travail dans une économie post-croissance : Jackson distingue une « économie rapide », orientée vers l'automatisation et les gains de productivité (favorisée par le capitalisme parce qu'elle réduit le coût du travail), et une « économie lente » ou « économie Cendrillon » — santé, éducation, culture, soin — structurellement défavorisée par le capitalisme (le « mal de Baumol », théorisé par William Baumol dans les années 1960) alors même qu'elle procure, selon lui, davantage de sens au travail et un impact matériel bien moindre. Il évoque les propositions historiques de partage du temps de travail (l'essai de Keynes de 1930 anticipant une semaine de 21 heures, prolongé par André Gorz dans les années 1970) et la garantie d'emploi public théorisée par Hyman Minsky comme employeur de dernier ressort, estimant que le volume de travail disponible pourrait en réalité augmenter plutôt que diminuer dans une économie post-croissance recentrée sur les services de proximité, moins exposés à la concurrence mondiale que l'économie industrielle rapide.
Il développe, à partir de son expérience de quinze ans de collaboration avec des institutions financières depuis la publication de Prospérité sans croissance (initialement un rapport resté sans suite pour le gouvernement britannique mais devenu un succès public), une analyse ambivalente du rôle de la finance : celle-ci pourrait financer la transition vers une économie de services et de soins par de nouvelles opportunités d'investissement, mais reste structurellement orientée vers la recherche de rendement et de croissance (fonds spéculatifs déstabilisant les investissements dits durables), ce qui rend selon lui une régulation étatique contraignante indispensable si le secteur se montre incapable de réformer lui-même ses standards. Il prolonge cette analyse à la dette publique, qu'il présente comme le produit d'un choix idéologique réversible plutôt que d'une nécessité technique — le pouvoir de création monétaire ayant été historiquement transféré des États souverains vers des institutions financières privées — et à la nécessité, dans la tradition d'Adam Smith, de démanteler ou réguler fortement les grandes entreprises technologiques (GAFAM) devenues, selon lui, une menace directe pour les processus démocratiques et la santé mentale des plus jeunes.
Il défend le PIB comme un outil comptable astucieux (conçu pendant la Seconde Guerre mondiale pour évaluer l'effort de guerre soutenable) mais entièrement inadapté comme indicateur de progrès social — citant Robert Kennedy en 1968 (« le PIB mesure tout, sauf ce qui rend la vie digne d'être vécue ») — et plaide pour son remplacement, non comme outil de gestion économique mais comme boussole politique, par un tableau d'indicateurs de résultats (santé, relations sociales, durabilité écologique) directement intégrés au débat démocratique. Il situe sa contribution personnelle dans la lignée d'économistes antérieurs de l'état stationnaire (John Stuart Mill, Herman Daly, André Gorz, Serge Latouche), revendiquant avoir élargi la question de la croissance d'un strict problème économique à un questionnement sociologique, psychologique et quasi spirituel sur le capitalisme comme substitut religieux à un vide existentiel.
Il conclut en refusant l'alternative binaire entre changement incrémental (jugé insuffisant après plusieurs décennies d'échec des tentatives de verdir le capitalisme) et révolution violente (jugée dangereuse et imprévisible dans ses résultats), plaidant pour une transformation profonde mais honnête sur ses gagnants et perdants, à mener à tous les niveaux de gouvernance simultanément — la question centrale étant, selon lui, de restaurer la possibilité même d'imaginer un progrès social, dont l'absence constituerait le plus grand échec du capitalisme contemporain. Il termine sur une note anthropologique : la taille du cerveau humain se serait développée non par la violence de la compétition pour les ressources mais par l'activité sociale et les liens de coopération, contredisant selon lui directement l'image de l'individu égoïste et hédoniste sur laquelle repose l'idéologie consumériste.
Excerpts
Sur le mécanisme structurel par lequel le capitalisme a besoin d'insatisfaction plutôt que de bonheur :
“« Si c'était vrai qu'un jour un achat en particulier nous fera franchir le seuil du bonheur, alors le système cesserait en quelque sorte de fonctionner [...] d'une façon étrange, ce que le capitalisme nous vend n'est pas le bonheur, mais bien l'insatisfaction. Cette insatisfaction est structurelle. »”
Sur la cage de fer du consumérisme et les deux tensions fondamentales de la psyché humaine :
“« Le consumérisme nous a repoussés dans un petit coin de notre psyché. Il a pris le contrôle de la société en surstimulant les pulsions d'égoïsme [...] Nous libérer du consumérisme [...] c'est redevenir pleinement humain, rendre justice aux comportements altruistes, au sens d'appréciation de la tradition. »”
Sur l'inadéquation du PIB comme mesure du progrès social, citant Robert Kennedy :
“« Bobby Kennedy a dit en 1968 que le PIB mesure tout, sauf ce qui rend la vie digne d'être vécue. [...] Nous savons depuis presque 60 ans que ce n'est pas un indicateur de progrès social, alors que les gouvernements pensent à tort devoir poursuivre son accroissement. »”