Jancovici, Jean-Marc
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Jancovici défend la thèse selon laquelle le système économique moderne n'a pas créé la demande d'énergie mais en est le produit : la « productivité du travail » ne serait rien d'autre que l'adjonction de machines aux humains, ce qui expliquerait par exemple pourquoi le PIB chinois dépasse aujourd'hui celui de la France simplement parce que la Chine dispose de plus de machines. Il prolonge cette thèse sur le plan politique en établissant un parallèle entre l'apparition de la démocratie en Europe (la Grande-Bretagne, premier pays à exploiter massivement le charbon, a aussi été le premier à se démocratiser) et l'abondance énergétique, comparant les démocraties modernes aux démocraties athénienne et romaine reposant sur une armée d'esclaves — remplacée aujourd'hui par des « esclaves mécaniques » (les machines alimentées en énergie fossile) dans un rapport numérique comparable. Il en tire une inquiétude centrale : aucune démocratie stable n'est jamais apparue dans un contexte de contraction économique, ce qui rend cruciale, selon lui, la distinction entre une sobriété choisie et organisée et une contraction subie qui menacerait la stabilité démocratique.
Il détaille les mécanismes géologiques et économiques de l'épuisement des ressources fossiles : le pic de production gazier de la mer du Nord (passé en 2005) et la concurrence croissante de l'Europe avec l'Asie pour le GNL, indépendamment de toute considération climatique ; le décalage structurel d'environ 60 ans entre pic des découvertes pétrolières et pic de production, qui situerait le pic pétrolier mondial autour de 2018-2020 selon les géologues qu'il cite. Il conteste la « théorie de la substituabilité des facteurs de production » des économistes ainsi que la relation prix-volume classique appliquée aux ressources essentielles : historiquement (graphique du prix réel du pétrole depuis 1960 à l'appui), une baisse de la production ne se traduit pas par une hausse indéfinie des prix mais par une destruction du PIB et de la solvabilité des consommateurs, un mécanisme que les modèles économiques standards, n'intégrant pas l'énergie comme facteur de production, seraient incapables de percevoir. Il souligne que la mondialisation elle-même — l'absence totale de produit consommé en France sans composant importé — repose entièrement sur le transport maritime alimenté au pétrole, rendant toute décrue pétrolière synonyme de contraction structurelle des échanges internationaux.
Sur le climat, il explique le mécanisme de l'effet de serre (absorption des infrarouges terrestres par les gaz à effet de serre, confirmée irréfutablement selon lui par le refroidissement mesuré de la stratosphère depuis les années 1970, incompatible avec une origine solaire du réchauffement) et développe longuement le concept de température ressentie combinant chaleur et humidité, montrant qu'à 35°C et 100 % d'humidité les conditions deviennent rapidement létales pour l'organisme humain — un phénomène qui menacerait, selon des travaux universitaires qu'il cite, plusieurs milliards d'habitants de la bande équatoriale (Inde, Chine) d'ici 2100, avec un risque de déstabilisations politiques massives et de mouvements migratoires qu'il qualifie explicitement de scénario « Mad Max ». Il présente ensuite le graphique de l'empreinte carbone moyenne d'un Français (Carbone 4, environ 10 tonnes de CO2 en 2019, à ramener à 2 tonnes pour respecter l'Accord de Paris) pour affirmer que ce n'est pas seulement le mode de vie des plus riches mais celui des classes moyennes occidentales dans leur ensemble qui est structurellement insoutenable, et esquisse une répartition de l'effort à parts à peu près égales entre sobriété du consommateur et décarbonation de la production, en insistant sur la nécessité d'arbitrer les usages concurrents de ressources limitées (comme la biomasse, revendiquée simultanément par la construction, l'aviation, l'automobile et l'agriculture).
Il conteste enfin l'idée d'un monde « 100 % renouvelable » viable pour une civilisation industrielle, soutenant que les technologies renouvelables actuelles (éoliennes, panneaux solaires) restent elles-mêmes entièrement dépendantes des énergies fossiles à chaque étape de leur fabrication (extraction minière, hauts fourneaux, transport), et qu'un désimbriquement total multiplierait leur coût réel par plusieurs dizaines. S'appuyant sur des données comparatives par pays (facteur d'émission de CO2 par kWh électrique), il défend le nucléaire comme solution la plus compacte et économe en métaux pour décarboner un système électrique pilotable, pointant l'échec relatif de l'Allemagne (qui, malgré des investissements massifs dans l'éolien et le solaire, reste à un facteur d'émission d'environ 450 g CO2/kWh contre environ 60 pour la France) et les limites physiques du stockage inter-saisonnier de l'électricité (rendement global d'environ 25 % pour la filière hydrogène). Il relativise la dangerosité des accidents nucléaires civils (Three Mile Island et Fukushima : zéro mort directement lié à la radioactivité) par rapport à d'autres catastrophes industrielles plus meurtrières, tout en reconnaissant que le nucléaire actuel (n'exploitant que 0,7 % de l'uranium naturel) ne pourra structurellement remplacer qu'une fraction limitée des centrales à charbon mondiales sans le développement de réacteurs de quatrième génération. Il conclut en soulignant qu'aucune solution mondiale unifiée n'est réaliste en l'absence de « maître du monde », l'action devant se jouer à l'échelle des États, de l'Union européenne et des entreprises, et que la résolution des conflits d'objectifs entre consommation et préservation de l'environnement se jouera in fine sur le terrain des valeurs plutôt que sur celui de la seule rationalité économique.
Excerpts
Sur le parallèle entre démocratie moderne et esclavage antique via les machines :
“« On a reproduit aujourd'hui quelques milliards de citoyens libres [...] assis sur une armée d'esclaves qui sont nos machines [...] et en termes de rapport, on est à peu près pareil : il y a quelques centaines de fois plus d'esclaves mécaniques qu'il y a d'habitants dans les démocraties. »”
Sur l'impossibilité économique et physique d'un monde 100 % renouvelable :
“« Si je supprime les combustibles fossiles, ça revient à dire que le prix réel de n'importe quoi devrait être multiplié par quelques dizaines [...] le progrès technique qui permet aujourd'hui à une éolienne moderne d'être très différente d'un moulin à vent ancien s'appelle le pétrole, le charbon et le gaz. »”
Sur la nature structurellement insoutenable du mode de vie moyen, pas seulement des plus riches :
“« C'est pas juste le mode de vie de Bernard Arnault qui n'est pas durable, c'est le mode de vie du Français moyen qui n'est pas durable [...] c'est ça la civilisation industrielle qui est devenue climatiquement obèse. »”