Jorion, Paul
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Jorion retrace la fin des accords de Bretton Woods en 1971 (fin de la convertibilité du dollar en or) comme la rupture fondatrice de la finance contemporaine, ayant rendu les taux de change imprévisibles et fait naître les produits dérivés — initialement conçus pour se couvrir contre ce risque, mais rapidement détournés vers la spéculation pure (« positions nues »). Il retrace l'histoire de l'interdiction légale de la spéculation, en vigueur en France jusqu'en 1885, en Suisse jusqu'en 1863 et en Belgique, qui définissait précisément le pari sur la hausse ou la baisse des « effets financiers » et le pénalisait, avant d'être levée sous la pression des milieux d'affaires au nom du progrès — un choix qu'il juge n'avoir jamais été justifié par un dysfonctionnement du capitalisme antérieur. Il cite l'avertissement de Larry Fink sur le danger extrême de la spéculation immobilière intergénérationnelle et distingue plusieurs formes de spéculation : les paris directionnels sur les prix, la vente à découvert, et surtout l'assimilation qu'il popularise entre spéculation financière et « s'assurer sur la voiture du voisin », créant une incitation perverse à la catastrophe qu'on est censé assurer.
Il documente la financiarisation croissante de l'économie à travers deux graphiques qu'il commente : l'effondrement de la durée moyenne de détention d'une action à la Bourse de New York (environ un an dans les années 1930, quelques mois aujourd'hui), qu'il relie à la perte de pouvoir de gouvernance réel des actionnaires de long terme au profit d'une logique de rendement trimestriel, et l'explosion du volume quotidien des échanges de devises (environ 6 000 milliards de dollars) comparé au volume des échanges commerciaux réels de biens et services (60 milliards), soit un rapport de 1 à 100 qu'il interprète comme la preuve d'un système « entièrement parasitaire ». Il attribue ce basculement également à l'invention des stock-options, mécanisme ayant aligné les intérêts des dirigeants d'entreprise sur ceux des actionnaires de court terme au détriment des salariés, réduisant l'horizon de gestion des grandes entreprises américaines à un cycle de résultats trimestriels.
Il détaille les mécanismes techniques de la crise des subprimes (titrisation en « pools » de prêts hypothécaires classés par risque, structuration en tranches via des modèles statistiques comme la « copule de Gauss » qu'il juge frauduleux dès l'origine) qu'il avait personnellement identifiés et publiés dès 2007 sur son blog malgré l'absence d'éditeur intéressé, en s'appuyant sur son expérience d'analyste chez Countrywide, alors premier prêteur subprime des États-Unis. Il relate une anecdote personnelle où le numéro deux d'une grande banque suisse l'aurait menacé pour avoir contesté publiquement la fiabilité des modèles de gestion du risque, illustrant selon lui la proximité structurelle entre régulateurs et banques (portes tournantes, carrières croisées) qui neutralise toute critique interne sérieuse. Il oppose la « science économique » orthodoxe, financée et façonnée par le secteur financier lui-même (citant l'aveu de Myron Scholes sur le caractère sciemment faux de son propre modèle primé du prix Nobel), à l'« économie politique » classique (Charles Gide, Charles Rist) qui prenait en compte les rapports de classe et les antagonismes sociaux, plaidant pour une refondation d'une véritable science économique dissidente.
Il présente des données chiffrées sur le risque systémique bancaire contemporain (calculs de l'Université de New York estimant le déficit de capital des banques françaises en cas de choc majeur à environ 330 milliards de dollars, comparé aux 15 milliards de la faillite historique du Crédit Lyonnais dans les années 1990), soulignant la concentration du risque dans un petit nombre de très grandes banques françaises (BNP Paribas, Société Générale) dont le bilan a explosé de 500 à 2500 milliards d'euros depuis les années 2000 tandis que la capacité budgétaire de l'État reste plafonnée à environ 200 milliards — configuration « too big to fail » qu'il juge n'avoir absolument pas été corrigée depuis 2008, citant une confidence rapportée par Paris Match du directeur de BNP Paribas en 2008 selon laquelle l'effondrement de la banque serait « un cataclysme » où « on est tous morts ». Il dénonce l'absence totale de sanction pénale des dirigeants responsables (contrairement aux scandales des caisses d'épargne américaines des années 1980), illustrée par la promotion plutôt que la sanction des cadres de Dexia ou de la Société Générale après l'affaire Kerviel, qu'il analyse comme relevant d'une « raison d'État » plutôt que de la seule initiative isolée d'un trader.
Il développe une lecture provocatrice de la Chine sous Xi Jinping comme laboratoire d'une authentique social-démocratie que l'Occident aurait abandonnée : la campagne contre l'immobilier spéculatif, le bridage du secteur des cours particuliers privés et la réduction du temps de jeu vidéo des enfants relèveraient selon lui d'une volonté de recréer les conditions matérielles de l'État-providence européen des Trente Glorieuses, portée par une mentalité chinoise structurellement tournée vers le bien-être terrestre immédiat (absence de tradition de rédemption post-mortem). Il interprète les taux d'intérêt négatifs prolongés en Europe comme un symptôme irréfutable de l'effondrement structurel du système capitaliste — l'« euthanasie du rentier » que Keynes appelait de ses vœux devenant, selon lui, le signe que prêter de l'argent a cessé d'être rentable, socle même du capitalisme.
Il conclut sur une réflexion anthropologique concernant l'incapacité collective à réagir proportionnellement aux menaces existentielles (changement climatique, nouvelles pandémies), illustrée par la gestion précoce et efficace du Covid en Chine comparée au déni occidental initial malgré l'existence du film Contagion (2011) en ayant anticipé avec précision le scénario, et par la disparition du mot « fléau » du vocabulaire occidental contemporain — signe, selon lui, d'une génération de « enfants gâtés » n'ayant jamais connu la guerre sur son propre sol et incapable de se projeter dans l'urgence. Il attribue cette incapacité également à la corruption de la recherche scientifique par une logique néolibérale de rendement (classement des revues, quantification des publications) et à une attaque délibérée et financée de la science par les industries polluantes (climato-scepticisme financé par les mêmes méthodes que le doute entretenu sur le tabagisme ou les pluies acides), concluant sur l'image d'un vieux pêcheur du Croisic qu'il avait interviewé dans les années 1980, dont la leçon — border la voile sur l'autre bord avant que le vent ne reparte, même dans l'accalmie trompeuse de l'œil du cyclone — sert de métaphore à son diagnostic final sur l'urgence d'agir avant le retour de la tempête.
Excerpts
“« Tout le monde comprend l'expression "s'assurer sur la bagnole du voisin", c'est-à-dire avoir une incitation à emboutir la bagnole du voisin pour toucher l'assurance [...] c'est exactement ça, la spéculation — et on n'a jamais interdit que des positions purement spéculatives, des positions nues, soient adoptées sur les produits dérivés. »”
“« La leçon de 2008, c'est que l'État sera toujours là, on ne fera pas faillite, personne n'ira en prison, on gardera nos stock-options et on reste en place — c'est ça, la privatisation des bénéfices et la socialisation des pertes, et ce n'est pas une formule de journaliste, c'est la manière dont le système fonctionne. »”
“« Quand tu es dans la tempête et que tu es très content parce que tout à coup le vent s'est tu, c'est parce que tu es au centre de l'orage, dans l'œil de la tempête — et il faut savoir faire passer la voile sur l'autre bord, parce que quand le vent va repartir, si la voile n'est pas passée sur l'autre bord, tu chavires. »”