Conesa, Pierre
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Conesa relativise l'idée d'un « point de rupture » géopolitique inédit en rappelant qu'il existe en permanence environ 400 crises actives dans le monde, dont l'attention occidentale ne retient que celles qui touchent à sa continuité territoriale (Ukraine) ou à son histoire coloniale (Gaza). Il développe une thèse sur le rôle des intellectuels du XXe siècle, dont il souligne l'aveuglement récurrent — citant Sartre comme exemple emblématique d'un intellectuel « qui a réussi à se tromper » sur le stalinisme, le maoïsme et les Khmers rouges tout en étant considéré comme un grand penseur — pour illustrer que la puissance de conviction intellectuelle importe parfois davantage, à leurs propres yeux, que la réalité des faits.
Il retrace la généalogie des interventions militaires occidentales post-guerre froide depuis la guerre du Golfe de 1991, qu'il présente comme la première « guerre-spectacle » médiatisée en direct (CNN, La Cinq), suivie de l'échec de l'auto-mandatement occidental comme « gendarme de la planète » à Sarajevo, en Somalie et ailleurs — développant une thèse comparative selon laquelle « la meilleure armée du monde, c'est l'armée afghane », ayant épuisé successivement les Britanniques, les Soviétiques puis les Américains, faute d'analyse géopolitique fine du terrain (l'Afghanistan étant une « zone de confins » aux vallées hétérogènes où la prise de la capitale ne signifie rien). Sur l'Irak, il documente les conséquences du découpage colonial arbitraire (frontières tracées « à la règle et au crayon rouge ») et l'erreur stratégique du proconsul américain Bremer d'y imposer une démocratie majoritaire sans tenir compte de la structure communautaire (sunnites, chiites, Kurdes), déclenchant selon lui l'insurrection et aboutissant à un Irak aujourd'hui proche de l'Iran.
Sur la guerre en Ukraine, il développe une lecture historique contestée : il présente l'Ukraine comme une entité façonnée par le découpage soviétique intégrant une population largement russophone à l'est, compare l'argument historique russe (« l'Ukraine est le berceau de la Russie ») à un raisonnement qu'il illustre par l'analogie avec la Belgique séparée de la France, évoque l'échec des accords de Minsk sur une solution fédérale, et relie l'humiliation économique et diplomatique de la Russie post-soviétique (dévaluation extrême du rouble, l'image de Boris Eltsine ivre en public) à l'émergence de Vladimir Poutine comme figure de restauration de la puissance — développant un parallèle explicite avec l'humiliation allemande des années 1930, tout en qualifiant l'invasion de 2022 de rupture par rapport à ce raisonnement. Il souligne le rôle de l'expansion de l'OTAN vers l'est (recul de 2000 km de la frontière de sécurité russe) comme facteur ayant pu alimenter la perception d'une menace occidentale par les stratèges russes, sans pour autant l'ériger en justification.
Il développe une théorie de la propagande de guerre en démocratie, distincte de la propagande en régime autoritaire (où la conviction du dictateur seul suffit) : une démocratie qui veut faire la guerre doit obtenir un consentement populaire construit par un « complexe militaro-intellectuel » (intellectuels, journalistes, humanitaires, historiens présents sur les plateaux des chaînes d'info en continu) qui a déplacé, selon lui, le lieu réel de la décision politique du Parlement vers les plateaux télévisés. Il détaille les mécanismes classiques de cette propagande — diabolisation de l'adversaire (illustrée par les caricatures du « Boche » dans la presse française après 1870), mobilisation d'experts adaptés à la nature du conflit (historiens et juristes pour les conflits territoriaux) — et relève le paradoxe d'un Occident qui continue de s'ériger en « donneur de leçons » démocratique malgré son passé colonial assumé.
Il consacre une large partie de l'entretien au rôle du cinéma hollywoodien dans la construction de l'identité américaine et de la figure de l'ennemi, retraçant une typologie chromatique des adversaires cinématographiques successifs (l'Indien du western comme contre-type du colon blanc, le « jaune » incarnant Japonais et Chinois indistinctement, le « blanc » soviétique ayant donné naissance au film d'espionnage et à la théorie du complot puisqu'il fallait rendre visible un ennemi indiscernable), et note qu'Hollywood a mis près de vingt ans avant de traiter des épisodes les plus sombres de l'histoire américaine (la « piste des larmes » du déplacement forcé des Cheyennes). Il compare les procès de Nuremberg et de Tokyo pour souligner l'asymétrie de la justice victorieuse : le juge indien Radhabinod Pal, dissident au procès de Tokyo, avait dénoncé la rétroactivité du droit appliqué aux Japonais et l'absence de procès équivalent pour les puissances coloniales occidentales (citant les massacres de Sétif et le bombardement du port de Haiphong pendant les guerres de décolonisation françaises, jamais poursuivis).
Il analyse le « deux poids deux mesures » persistant dans le traitement médiatique et diplomatique des conflits contemporains, en particulier sur Gaza (où il rappelle que le Canada accueille autant de réfugiés gazaouis que l'Arabie saoudite, malgré la rhétorique de solidarité arabe) et sur la définition du terrorisme (« je ne connais pas de bombe qui fasse la différence entre un civil, un enfant et un combattant — si tu la poses au sol, tu es un terroriste, et si tu la largues d'un avion, tu ne l'es pas »). Il relate son expérience personnelle de mise sur liste noire de certaines chaînes d'info (citant BFM) pour avoir refusé la posture binaire attendue sur des conflits contestés, et développe une étude de cas sur l'« affaire Battisti » (militant d'extrême gauche italien condamné pour plusieurs meurtres, longtemps défendu par des intellectuels français avant d'avouer sa culpabilité) pour illustrer les mécanismes de mobilisation intellectuelle non fondés sur les faits.
Il conclut sur la question du droit international, qu'il présente comme un édifice historiquement récent et fondamentalement inégalitaire (jamais appliqué symétriquement, citant l'absence de poursuites contre George W. Bush pour la guerre d'Irak alors que la Cour pénale internationale est mobilisée contre Poutine), sur la contradiction structurelle entre le principe de souveraineté territoriale et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes (illustrée par les frontières artificielles héritées de la colonisation, notamment au Tchad et au Mali), et sur l'équilibre de la dissuasion nucléaire comme facteur ayant paradoxalement stabilisé les rapports de force entre grandes puissances tout en alimentant les guerres par procuration. Il termine en pointant une défaillance structurelle de la formation des élites françaises (parcours prépa-ENA-grands corps sans expérience directe du monde), citant l'exemple de George W. Bush n'ayant voyagé qu'une fois au Mexique avant de déclencher la guerre en Irak, et propose qu'une année sabbatique de terrain obligatoire complète la formation académique des futures élites.
Excerpts
Sur le déplacement du centre de décision politique vers les plateaux télévisés :
“« Aujourd'hui tu as un complexe militaro-intellectuel composé d'intellectuels, de journalistes, d'humanitaires, d'historiens, de géographes qui disent il faut envoyer du militaire, mais eux ne proposent pas d'y aller eux-mêmes [...] le centre de la décision se fait dorénavant sur les plateaux télé. »”
Sur l'incohérence de la définition du terrorisme selon le moyen employé :
“« Je ne connais pas de bombe qui fasse la différence entre un civil, un enfant et un combattant. Alors si toi tu la poses au sol, tu es un terroriste, et si tu la largues d'un avion, tu n'es pas un terroriste — ça fait un peu caricatural. »”
Sur l'arbitraire des frontières coloniales et ses conséquences durables :
“« Tu as créé des dynamiques instables par nature parce qu'encore une fois ça s'est fait sur une table de négociation internationale où il y avait un mec qui avait une grande règle, un autre un crayon rouge, et puis on s'est dit c'est pour le bien des populations. »”