Farah, Frédéric
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Farah définit le concept de « fake state » développé dans son livre comme un État qui s'est volontairement dépossédé, depuis 1981, de ses principaux outils de politique économique — monnaie, politique commerciale, politique industrielle — au profit du niveau européen, sans coup d'État ni complot mais par choix politique assumé, ne conservant véritablement en main que la fiscalité et le social, eux-mêmes de plus en plus encadrés par les règles européennes. Il qualifie cet État résiduel d'« état communicationnel », où l'agitation politique affichée (le volontarisme de Sarkozy, la « jeunesse » de Macron) masque une convergence de fond des politiques économiques réellement possibles, l'État compensant sa perte de capacité productive par un recours croissant à l'endettement pour continuer à répondre aux attentes sociales d'une population de plus en plus insatisfaite par la dégradation des services publics.
Il attribue ce basculement à un renouvellement générationnel des élites administratives françaises à partir des années 1970-80, de plus en plus perméables au reflux du keynésianisme venu des États-Unis et à la « deuxième gauche » incarnée par Jacques Delors, doublé d'une bascule culturelle et institutionnelle : montée en puissance de Bercy après les privatisations de 1986, transformation de Sciences Po (la section « services publics » devenant « affaires publiques »), et montée en puissance parallèle de la Commission européenne à partir du marché unique. Il relie ce mouvement à deux réponses trouvées par François Mitterrand et les socialistes à l'échec du programme de 1981 — l'ouverture culturelle multiculturelle (SOS Racisme) et le choix européen comme horizon de substitution — ainsi qu'à un discours défaitiste sur le déclin français (déjà présent chez Giscard) devenu, à partir des années 1990, le grand récit explicatif de la mondialisation comme contrainte extérieure à laquelle il faudrait s'adapter.
Il détaille les mécanismes concrets par lesquels l'euro et le marché unique ont dépossédé l'État de ses instruments : la perte du taux de change comme variable d'ajustement a reporté la flexibilité recherchée sur le coût du travail, d'abord via le gel des cotisations patronales (justifié par la compétitivité imposée par le marché unique) puis via la contention de la progression salariale (réforme Juppé de 1995 et l'ONDAM, réforme Balladur de 1993 sur les retraites) — un mouvement renforcé depuis la crise de 2011-2012 par le « semestre européen », mécanisme de coordination imposant des « réformes structurelles » des retraites et du marché du travail comme condition de conformité budgétaire. Il souligne la contradiction entre la défense de la libre circulation des capitaux au sein du marché unique — qui a créé une Union européenne comportant plusieurs des plus grands paradis fiscaux mondiaux, structurellement non coopérative — et l'incompréhension qu'il exprime devant le soutien de la gauche à une monnaie dont la fonction principale, selon lui, a été d'éroder durablement le pouvoir de négociation des travailleurs (illustré par l'appel de Mario Draghi en 2017 à augmenter des salaires historiquement bas, suivi aujourd'hui du retour brutal de l'inflation — un effet de tenaille qu'il qualifie de « double morsure »).
Il mobilise le concept de « défense de la richesse » de Jeffrey Winters pour analyser le fédéralisme européen comme un mécanisme institutionnel moderne visant, à l'image du fédéralisme américain post-indépendance, à protéger une minorité (créanciers, détenteurs de capital) contre une majorité, quelles que soient les alternances électorales — illustré par la citation d'Alain Madelin sur le traité de Maastricht comme « assurance-vie contre le retour d'une expérience socialiste » et par la formule de Thibault de Silguy selon laquelle « l'euro, c'est une autoroute sans sortie ». Il analyse en détail les mécanismes techniques de la crise inflationniste actuelle et le risque, selon lui majeur, d'une nouvelle crise de la dette souveraine touchant cette fois des économies bien plus importantes que la Grèce (Italie, potentiellement la France), du fait de la remontée des taux d'intérêt sur un stock de dette publique considérablement accru par une décennie de quantitative easing — la BCE se retrouvant piégée par l'hétérogénéité structurelle de la zone euro (une politique monétaire unique, « one size fits all », appliquée à des économies aux niveaux d'inflation allant de 3% en France à plus de 20% dans les pays baltes) et contrainte, selon lui, de sauver l'institution pour elle-même plutôt que pour permettre croissance ou emploi. Il conclut en appelant à établir le lien, selon lui trop peu compris par le public, entre les choix européens (euro, marché unique) et les dégradations concrètement vécues dans les services publics français, notamment l'hôpital pendant la pandémie et le système de retraites.
Excerpts
Sur le mécanisme central du « fake state » comme dépossession volontaire :
“« Les faits sont l'histoire d'une dépossession volontaire de l'État [...] ce sont des choix qui ont été portés par nos élites de manière tout à fait consciente [...] mais qui va payer les plis de ça ? C'est les populations, avec des régions qui vont se dévitaliser. »”
Sur la fonction disciplinaire structurelle de l'euro sur les salariés :
“« Le grand succès de l'euro, son succès massif, c'est d'avoir érodé le pouvoir de négociation des travailleurs [...] on est arrivé à un truc fou où il ne s'agit pas de sauver l'euro pour permettre plus de croissance ou d'emploi, mais sauver l'euro pour lui-même. »”
Sur l'analogie du Titanic appliquée à la construction de l'euro :
“« L'euro, c'est un peu à l'image du Titanic [...] si on avait laissé faire, ce truc aurait pu continuer sa route, mais là il prend un premier iceberg [...] presque tous les spécialistes de la monnaie sur la planète avaient dit dès le début : votre truc, ça va pas marcher. »”