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Deneault, Alain

docteur en philosophie, professeur à l'Université de Moncton, auteur notamment de La Médiocratie, Politique de l'extrême centre et Faire que l'engagement politique n'ait l'air de rien

LES MÉDIOCRES ONT PRIS LE POUVOIR et conduisent le monde à sa perte - Alain Deneault

Elucid · Nov 23, 2024

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Core ideas

Deneault distingue d'emblée la médiocrité — un état moyen, universel et non problématique en soi (« nous sommes tous médiocres en quelque chose ») — de la médiocratie, qu'il définit comme une injonction sociale à rester dans une moyenne standardisée : il faut travailler dur pour atteindre un certain niveau fonctionnel, mais sans jamais dépasser les balises attendues. Il retrace l'histoire du terme : au XIXe siècle, la « médiocratie » désignait la crainte des classes dominantes de voir les classes moyennes et populaires accéder à la politique, à la poésie ou aux affaires (illustrée selon lui par Flaubert) ; au XXe siècle, avec le management et les médias de masse, elle devient au contraire un objectif activement prescrit, produisant des sujets interchangeables adaptés à des fonctions plutôt qu'à des métiers.

Il développe une critique substantielle du concept de « gouvernance », né dans les théories d'organisation des multinationales d'après-guerre pour penser la répartition du pouvoir entre actionnaires, cadres et employés, puis importé dans le champ politique par Margaret Thatcher, Ronald Reagan et Brian Mulroney pour faire de la gestion l'équivalent de la politique elle-même — une gestion qui prétend n'obéir à aucun principe idéologique explicite tout en appliquant de fait une orientation néolibérale masquée. Il définit la gouvernance comme consistant, pour tout acteur (État, université, syndicat, ONG), à « nouer un partenariat avec plus fort que soi », dans un cadre qui postule l'inégalité plutôt que l'égalité comme point de départ, et signale la disparition corrélative du vocabulaire du service public au profit de celui du client et de la prestation.

Il analyse la dimension psychique de la médiocratie contemporaine, distinguant l'aliénation marxiste classique (céder sa force de travail) de ce qu'il observe aujourd'hui : céder sa force psychique, sa joie, sa motivation — illustré par l'injonction macroniste à la « joie » et au « dynamisme » dans un cadre de management de plus en plus violent (il cite les analyses de David Graeber sur les entreprises qui licencient périodiquement une partie du personnel sans en assumer la responsabilité directe, se contentant de fixer des objectifs). Il étend cette analyse au monde universitaire, décrivant sa transformation depuis les années 1960-1970 (projet social-démocrate d'élargissement des compétences citoyennes) vers une logique entrepreneuriale où le savoir devient une marchandise (financement par contrats privés conditionnant la recherche) et où l'étudiant lui-même devient une marchandise, formé pour être directement opérationnel sur le marché du travail — il cite un recteur de l'Université de Montréal ayant déclaré que son établissement « vend des cerveaux adaptés au monde de l'entreprise ».

Il consacre un développement à la corruption du langage par la « gouvernance », reprenant l'exemple du « développement durable », expression selon lui forgée en 1987 par le rapport Brundtland pour neutraliser la critique écologique radicale portée dès 1972 par le rapport Meadows (Les Limites à la croissance du Club de Rome) : en inversant la place du mot « développement » dans la phrase (de l'objet de la critique au sujet de l'action qualifié par un adjectif méliorant), le rapport aurait redonné une légitimité rhétorique à un concept jusque-là contesté, ouvrant la voie au « capitalisme vert » et au « verdissement » — une stratégie qu'il juge délibérément conçue pour dérouter la pensée plutôt que pour l'éclairer, produisant selon lui une angoisse diffuse faute de mots pour nommer les problèmes réels.

S'appuyant sur Georg Simmel (Philosophie de l'argent), il analyse l'argent comme un « méta-moyen » historiquement utile pour comparer des valeurs hétérogènes, mais dont l'efficacité même finit par le faire percevoir, dans l'esprit commun, comme la valeur elle-même — un glissement qu'il relie à une culture cynique génératrice de pathologies (cupidité, désabusement), la prostitution étant selon lui l'exemple paradigmatique de la manière dont l'argent permet une transaction froide, détachée de toute considération pour les personnes concernées.

Il développe sa thèse de « l'extrême centre » (empruntée à Pierre Serna), qu'il définit non comme une position sur l'axe gauche-droite mais comme la suppression de cet axe au profit d'une position qui se présente comme seule raisonnable : il qualifie ce positionnement d'extrémiste pour deux raisons — un programme concrètement violent et inégalitaire (bénéfices aux multinationales, précarisation du travail, réduction de l'écologie au « verdissement ») habillé de vocabulaire modéré, et une intolérance de fond à toute dissidence (il cite la répression de manifestants, le mépris affiché envers certaines catégories de citoyens). Il déplore parallèlement l'effacement du vocabulaire propre à la social-démocratie, qu'il illustre par la formule de la « gauche mais pas » (de gauche mais pas pour les nationalisations, pas pour l'accueil massif de réfugiés, etc.), donnant lieu selon lui à une droite habillée de symboles de gauche, incapable de faire contrepoids réel au capital.

Il propose ensuite le concept de « totalitarisme pervers » — développé à partir d'une étude de cas sur l'entreprise Total — pour décrire un pouvoir diffus, impossible à décapiter car dispersé dans une multitude de relations sociales et économiques fines plutôt que concentré dans un chef identifiable, contrairement aux totalitarismes classiques du XXe siècle. Il en déduit une thèse sur la fragmentation contemporaine de la souveraineté entre quatre pôles concurrents : la souveraineté publique classique des États, la « souveraineté offshore » des paradis fiscaux (échappant au contrôle légal et alimentant selon lui trafics et corruption), la souveraineté populaire d'ordre plus sociologique (manifestations, grèves), et une quatrième souveraineté d'ordre philosophique empruntée à Georges Bataille, relative à l'incertitude fondamentale du cours de l'histoire résultant de la composition de ces trois rapports de force.

Il défend, en s'appuyant sur Jacques Rancière, une conception de la démocratie comme principe (l'absence de compétence spécifique requise pour participer à la décision politique) plutôt que comme régime institué, plaidant pour le tirage au sort comme mécanisme véritablement démocratique — illustré par l'expérience française de la Convention citoyenne pour le climat, dont il estime que les propositions, jugées trop ambitieuses, ont été mises de côté précisément parce qu'elles étaient trop démocratiques. Il qualifie sans détour le régime capitaliste actuel d'oligarchique, le capital étant par définition l'apanage d'une infime minorité disposant d'actifs excédentaires suffisants pour peser sur le cours de l'histoire.

Il propose une typologie des postures individuelles face à la médiocratie : le « névrosé » qui prend au pied de la lettre des injonctions contradictoires et s'en veut de ne pas être assez conforme (il cite le documentaire de Jean-Robert Viallet sur les centres d'appel Kiloutou/Carglass) ; le « médiocre authentique » ou manœuvrier opportuniste, dépourvu de principes, qui gravit les échelons par pur calcul stratégique ; le « médiocre malgré lui », qui souffre de percevoir l'absurdité de ce qu'on lui demande sans pouvoir s'y soustraire (il relie cette figure aux « bullshit jobs » de David Graeber et au « principe de Peter ») ; et enfin le résistant ouvertement critique, qui risque procès, marginalisation et mépris mais « gagne en dignité ».

Interrogé sur l'état de l'écologie, il qualifie notre époque d'« ère de l'inouï » : les phénomènes en cours (rythme d'extinction des espèces et de dérèglement climatique jamais observé depuis des millions d'années selon lui) échappent à toute comparaison antérieure, ce qui produirait, plutôt que de l'anxiété (rattachée à un objet identifié), une angoisse diffuse faute de « dessein » vers lequel orienter cette énergie psychique — un vide comblé, selon lui, par des objets de substitution insuffisants (boucs émissaires identitaires de l'extrême droite, gestes symboliques comme la fin des pailles en plastique). Il critique la confusion entre science et politique incarnée selon lui par le GIEC, dont le langage passif et prudent (« les océans se font polluer ») refléterait une contrainte politique pesant sur l'énoncé scientifique, et appelle à distinguer clairement les deux registres pour que la politique retrouve un langage opérant à l'échelle sociale plutôt que de se dérober derrière l'autorité scientifique.

Il conclut sur une critique de la « transition énergétique », qualifiée de terme malhonnête car masquant une addition (et non un remplacement) des sources d'énergie fossiles par les renouvelables, et sur le « verdissement » des multinationales pétrolières (dont Total, qu'il a étudiée) comme discours a posteriori sans rapport avec les motivations réelles de diversification énergétique. Il plaide, face à l'impuissance ressentie individuellement, pour un retour à des savoirs pratiques anciens, à une échelle biorégionale plutôt que mondialisée, et pour un rôle accru des artistes et écrivains dans la production d'objets de pensée capables de nommer une réalité inédite que l'histoire ne nous a pas préparés à concevoir.

Excerpts

Sur la distinction entre médiocrité et médiocratie :

“« Le problème c'est la médiocratie, c'est pas la médiocrité. La médiocratie, en quoi consiste-t-elle ? En une injonction d'être moyen [...] il s'agit de penser une moyenne opérationnelle pour que des gens marchent au pas en fonction d'intérêts bien précis. »”

Sur la gouvernance comme dépossession du langage politique :

“« La théorie de la gouvernance : liez-vous, vous êtes laissé à vous-même, il y a plus de structure, il y a plus de cadre général [...] maintenant si vous voulez exister, il vous faut un partenariat avec plus fort que vous, parce que la théorie de la gouvernance postule les inégalités. »”

Sur le prix de la posture critique assumée :

“« Ces gens finissent tabletté, congédié, ostracisé [...] ce sont nos héros modernes, mais personne n'est là pour aller les féliciter. [...] On risque des procès, on risque la marginalisation, on risque les polémiques, on risque le mépris — mais on gagne en dignité. »”