Cayla, David
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Cayla propose une définition précise du néolibéralisme distincte du sens courant : ce n'est pas simplement la réduction du rôle de l'État, mais la doctrine selon laquelle l'État doit se mettre au service du marché pour lui permettre de remplir sa fonction sociale supposée — déterminer les prix et donc produire l'information qui coordonne les agents économiques (le « signal prix »). Il distingue nettement cette doctrine du libéralisme classique (Smith, Ricardo), pour qui le marché est un lieu d'échange naturel dissocié de l'État et où la valeur découle du coût du travail, et non un système que l'État doit activement construire et faire fonctionner pour produire des prix. Il retrace l'origine intellectuelle du néolibéralisme au débat du calcul économique des années 1920-1930, où les économistes autrichiens Ludwig von Mises et Friedrich Hayek soutiennent, contre le modèle d'économie planifiée soviétique, que seul un système de prix de marché peut agréger rationnellement l'information dispersée nécessaire à la détermination des coûts de production — une thèse restée marginale jusqu'aux années 1970, la période des Trente Glorieuses étant selon lui caractérisée par une économie largement administrée (système de Bretton Woods, prix du pétrole et des matières premières négociés politiquement, salaires encadrés).
Il situe le basculement vers le néolibéralisme dans l'effondrement de Bretton Woods au début des années 1970, suivi d'une libéralisation progressive de tous les grands prix — monnaies, pétrole (après la reprise de contrôle des pays producteurs), travail (affaiblissement des syndicats sous Thatcher et Reagan), puis produits agricoles dans les années 1990 — un processus qu'il fait culminer avec l'abrogation du Glass-Steagall Act en 1999. Il illustre la logique délirante selon lui de ce modèle appliqué au marché de l'électricité français : la dissociation entre production (dominée à 80 % par le nucléaire d'EDF) et commercialisation via un mécanisme de prix régulé (l'ARENH) a permis à des distributeurs concurrents d'acheter à bas prix pour revendre cher sur le marché spot, tout en obligeant EDF, faute de pouvoir refuser des clients, à racheter très cher l'électricité qu'elle avait elle-même vendue moins cher — mécanisme qu'il qualifie de « communisme pour les riches » ayant contribué aux pertes massives d'EDF, nationalisées et donc supportées par le contribuable.
Il développe une lecture originale de la crise financière de 2008 comme un moment paradoxal où l'État est intervenu massivement (rachats de créances, quantitative easing) précisément pour sauver le mécanisme de formation des prix de marché défaillant — ce qui reste cohérent avec sa définition du néolibéralisme (l'État au service du marché) tout en produisant des prix eux-mêmes administrés (taux directeurs, objectif d'inflation à 2 % apparu sans fondement théorique explicite chez les penseurs néolibéraux originels). Il explique que les banques centrales restent depuis prisonnières d'un endettement global multiplié par quatre depuis les années 1980, qui interdit toute remontée significative des taux réels sans provoquer une cascade de faillites — la garantie implicite des banques systémiques (« trop grosses pour faire faillite ») résultant du fait que tous les épargnants et créanciers interconnectés subiraient un effet domino en cas d'effondrement.
Il retrace le lien entre l'Union européenne et le néolibéralisme via l'ordo-libéralisme allemand, doctrine élaborée par l'école de Fribourg pour reconstruire l'Allemagne d'après-guerre sur des bases non nazies, et qui a imposé ses principes (concurrence libre et non faussée, économie sociale de marché) au cœur de la construction européenne, notamment via l'Acte unique de 1986 imposant, à l'initiative allemande, la libre circulation des capitaux à l'intérieur comme à l'extérieur de l'Union — une décision qu'il relie directement à la vulnérabilité européenne lors de la crise des subprimes. Il développe sa thèse centrale sur la désindustrialisation : la libre circulation du capital et du travail organisée par le marché unique a créé une dynamique d'agglomération industrielle autour des grands ports de la mer du Nord et de l'Europe centrale (effet de cluster), désertifiant systématiquement la périphérie (Europe du Sud, mais aussi Finlande, Suède, Royaume-Uni), l'Irlande faisant exception grâce à un dumping fiscal agressif — une lecture développée avec Coralie Delaume selon laquelle la crise de la zone euro serait d'abord une crise industrielle structurelle, largement ignorée par les économistes universitaires qui l'ont interprétée uniquement comme une crise financière ou d'endettement public. Il illustre le dumping social et fiscal intra-européen par la directive détachement (travailleurs polonais payés au SMIC mais sans mêmes droits sociaux), le cabotage routier, et l'échec du redressement fiscal d'Apple en Irlande (amende de 13 milliards annulée par la Cour de justice de l'UE au nom de la libre concurrence), et relativise le rôle spécifique de l'euro lui-même en comparant des pays voisins de statut monétaire différent (République tchèque/Slovaquie, Finlande/Suède, France/Royaume-Uni) dont les trajectoires industrielles divergent peu selon leur appartenance à la zone euro.
Il conclut sur l'incompatibilité selon lui structurelle entre le mécanisme des prix de marché et la planification écologique de long terme qu'exigerait une transition vers une économie circulaire, rejetant à la fois la croissance verte (utopie technologique) et la décroissance simple (qui ne ferait que reporter l'épuisement des ressources) au profit d'une réorientation politique et collective des investissements, hors du seul critère de rentabilité — développant à cette occasion une critique du revenu universel comme participant selon lui de l'imaginaire néolibéral (garantir la capacité de consommer plutôt que reconstruire des services publics et des salaires dignes). Il anticipe, plutôt qu'un retour à la régulation, l'émergence d'un « néo-féodalisme » marqué par la concentration du pouvoir économique (plateformes numériques, dépendance donneurs d'ordre/sous-traitants) et par des réponses probablement autoritaires à la gestion des pénuries à venir. Il termine sur une réflexion sur la nature socialement construite de la valeur, illustrée par l'écart entre le salaire d'un footballeur professionnel et celui d'une aide-soignante, comme preuve que les valeurs produites collectivement par le système économique ne correspondent à aucune décision individuelle assumée ni à un jugement moral partagé.
Excerpts
Sur la définition du néolibéralisme comme mise du marché au cœur de la détermination des prix :
“« Ma définition du néolibéralisme, c'est le fait que l'État doit faire fonctionner le marché, il doit se mettre au service du marché [...] le but du marché pour les néolibéraux c'est de construire un système de prix, alors que chez les libéraux classiques il y a pas du tout cette idée. »”
Sur le mécanisme jugé absurde du marché de l'électricité français :
“« On se dit : mais enfin à quoi ça sert de multiplier des acteurs sur un marché si j'ai qu'un producteur principal qui vend à des concurrents pour qu'ils revendent [...] EDF revend l'électricité à 46,50 € et la rachète à 200 — c'est la raison pour laquelle EDF a fait d'énormes pertes [...] c'est un espèce de communisme pour les riches. »”
Sur la construction sociale de la valeur, illustrée par l'écart salarial Mbappé / aide-soignante :
“« Kylian Mbappé vaut 3500 fois plus que l'aide-soignante [...] personne n'est d'accord avec cette idée, et pourtant c'est nous, collectivement, qui l'avons produite, sans que personne ne soit derrière ça et sans que personne ne comprenne comment le mécanisme fonctionne. »”