Raveaud, Gilles
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Raveaud part du constat que le véritable problème économique français est celui de la production plutôt que du déficit en soi, rappelant qu'Emmanuel Macron avait été élu en 2017 sur un programme explicitement économique — la « startup nation » — qui aurait dû se traduire par l'innovation, la recherche et les infrastructures, mais qui s'est réduit, selon lui, à un « tripatouillage du code fiscal et social » (suppression de l'ISF dès le premier gouvernement Philippe, baisse des allocations chômage, réforme des retraites, suppression de la taxe d'habitation) sans aucun lien réel avec la production. Berruyer ajoute qu'il n'y avait, à ses yeux, jamais eu de véritable programme économique de fond, mais un discours de ruissellement pur : baisser les impôts des plus riches sans stratégie de compétitivité réelle.
Les deux intervenants documentent l'explosion du déficit public, passé d'environ 3-4 % du PIB avant le Covid à 6 % aujourd'hui hors toute crise ou récession, un dérapage de 50 milliards d'euros découvert début 2025 sur le seul budget 2024. Ils montrent, en s'appuyant sur des travaux de l'OFCE, que les deux tiers des baisses d'impôts macronistes ont profité aux ménages plutôt qu'aux entreprises, que la suppression totale de la taxe d'habitation (initialement promise pour 80 % des ménages) a bénéficié aux 20 % les plus aisés qui épargnent plutôt que consomment cet argent, et que l'épargne privée des Français a augmenté plus vite que le déficit public depuis 2017 — cette épargne étant elle-même très inégalement répartie (la moitié détenue par les 10 % de ménages les plus riches), ce qui expliquerait la hausse continue de l'indice de Gini et du taux de pauvreté (en forte hausse depuis 2023, au point que certaines associations caritatives ont dû, pour la première fois, refuser des bénéficiaires).
Ils débattent de la notion d'austérité, que Berruyer refuse de rejeter en bloc sur le plan macroéconomique (comparant la France à un ménage dépensant 4 000 euros par mois pour des revenus de 3 000, situation nécessairement provisoire financée par une part de PIB « fictive » empruntée) tout en dénonçant le caractère profondément inégalitaire des plans d'ajustement proposés (doublement des franchises médicales visant les plus modestes dans le projet de budget avorté de François Bayrou), plaidant pour que l'ajustement porte sur les plus hauts revenus plutôt que sur les plus pauvres.
Un axe central de l'entretien porte sur le rôle protecteur mais anesthésiant de l'euro : contrairement au Royaume-Uni, où l'effondrement de la livre sterling après l'annonce d'un programme économique quasi identique à celui de Macron a provoqué la chute de Liz Truss en 39 jours, la zone euro — grâce à son excédent courant global — absorbe sans réaction de marché immédiate les déséquilibres budgétaires français, ce que Berruyer résume par la formule « l'euro ne nous protège pas, il nous anesthésie ». Raveaud retrace l'histoire de cette construction : conçue par l'Allemagne (dont la Bundesbank et le deutsche mark constituaient l'identité économique) comme mécanisme de discipline budgétaire via le traité de Maastricht, elle a paradoxalement permis, via l'action de la BCE depuis le « whatever it takes » de Mario Draghi, un contournement de l'interdiction légale de financement monétaire des États (achat de dette publique aux investisseurs privés sachant qu'elle serait rachetée par la BCE), rendant possible un endettement français qui aurait été impossible sous le franc.
Les deux intervenants insistent sur le caractère bien réel, non fictif, de la dette publique : elle se transmet sous forme d'obligations héritées par les enfants des plus riches, financées par l'impôt payé par tous (y compris les plus pauvres via la TVA), constituant selon eux une redistribution inversée massive vers le haut. Ils rappellent, statistiques à l'appui, que ce sont historiquement les gouvernements de droite (Balladur-Chirac en 1986, la loi Lagarde de 2008, Macron) qui ont le plus creusé le déficit malgré un discours permanent de rigueur, contrairement à Lionel Jospin qui l'avait réduit — un « théorème » économique simple selon Raveaud (baisser les impôts sans baisser les dépenses créant mécaniquement le déficit) — et convoquent la lecture marxiste selon laquelle le crédit public est « le crédit du capital », les intérêts de la dette rémunérant précisément la classe des plus riches qui aurait pu être davantage taxée directement.
Ils développent le mécanisme du « roulement » de la dette (refinancement tous les 7-8 ans en moyenne) et son basculement récent : les taux étant passés d'environ 1 % à environ 4 %, une dette qui atteindra bientôt 4 000 milliards d'euros generait, à ce taux, 160 milliards d'intérêts annuels — soit près de la moitié des recettes fiscales totales du pays et bien plus que le budget de l'Éducation nationale. Ils relient ce risque à un affaiblissement structurel et ancien de l'appareil productif français, autrefois porté par une économie mixte performante (nucléaire, TGV, Minitel, recherche pharmaceutique) effondrée depuis le début des années 1990, provoquant selon eux un exode des meilleurs ingénieurs français vers les États-Unis et la Chine, faute d'industrie nationale pour les employer.
Ils consacrent un développement à la politique de taux de la BCE, jugée doublement erronée : les taux zéro voire négatifs de la décennie 2010 auraient surtout gonflé les prix de l'immobilier (profitant aux vendeurs, notamment les générations les plus âgées, plutôt qu'aux acheteurs désormais endettés sur 40 ans) sans générer de croissance réelle identifiable, tandis que la remontée des taux à partir de 2022 pour combattre une inflation d'origine géopolitique (guerre en Ukraine, chocs d'approvisionnement liés au Covid) reposait sur une crainte de spirale prix-salaires jugée totalement anachronique dans un contexte de syndicats affaiblis, provoquant un effondrement de la construction de logements en France (inférieure à son niveau de 1960) resté largement absent du débat public. Berruyer, s'appuyant sur un calcul de corrélation qu'il dit avoir effectué depuis 1993, conteste même l'ampleur du pouvoir réel de la banque centrale sur la croissance, jugeant que celle-ci dépend avant tout de la politique budgétaire des gouvernements plutôt que du taux directeur.
Ils concluent sur des propositions personnelles de politique économique : Raveaud défend la mise en place de prix planchers agricoles financés par un abandon ciblé du libre-échange (droits de douane aux frontières sur les produits ne respectant pas les normes sociales ou environnementales françaises), regrettant que la gauche historique, pourtant à l'origine de la construction européenne libre-échangiste, reste trop complexée pour revendiquer la nation comme valeur de gauche (citant le Conseil national de la Résistance) ; il dénonce également la responsabilité du MEDEF, qui aurait obtenu d'importantes baisses d'impôts sans contrepartie d'innovation ou de relocalisation, tout en continuant de réclamer publiquement une non-augmentation des impôts malgré son rôle dans l'endettement du pays. Berruyer, plus prudent sur la possibilité même de résorber la dette à ce stade, avertit qu'un plan d'ajustement de 50 milliards d'euros risquerait de ne rapporter que 10 à 15 milliards en pratique en provoquant une récession qui détruirait elle-même les recettes fiscales attendues, et insiste sur le fait que la dette sert aussi, structurellement, à protéger les responsables politiques de toute sanction pour leurs décisions économiques désastreuses (illustré par la flambée du prix du gaz après l'arrêt précipité des achats russes), l'absence de conséquence immédiate empêchant tout apprentissage collectif.
Excerpts
Sur le rôle anesthésiant plutôt que protecteur de l'euro :
“« L'incroyable succès de la zone euro nous protège, mais en fait en nous protégeant elle nous tue, parce qu'en fait là on vit une crise budgétaire absolument majeure sauf qu'il ne se passe rien. [...] J'aime pas le mot "l'euro nous protège" : l'euro nous anesthésie. »”
Sur le caractère bien réel et régressif de la dette publique, contre le discours de la dette « léguée aux enfants » :
“« La dette, elle se transmet parce que c'est des obligations. [...] Ce qui va se passer dans 20-30 ans, c'est cette redistribution inversée : les enfants des plus pauvres vont devoir travailler toute leur vie pour donner de l'argent aux enfants des plus riches à qui on aura transmis l'obligation qui correspond à la dette publique. »”
Sur la responsabilité du patronat dans l'endettement du pays, jamais mise en cause publiquement :
“« Une force sociale a porté au pouvoir Emmanuel Macron, l'a défendu, a demandé et obtenu de très fortes baisses d'impôts : c'est le MEDEF. Et aujourd'hui, le MEDEF se permet d'aller sur les plateaux dire "jamais vous n'augmentez les impôts" — mais les gars, vous nous avez endettés à vie, et personne ne vous dit que c'est à cause de vous. »”