de Larosière, Jacques
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Larosière explique d'abord le fonctionnement d'une banque centrale : elle n'émet directement qu'environ 10 % de la masse monétaire (billets, pièces, dépôts bancaires), les 90 % restants étant créés par les banques commerciales via le crédit ; son rôle est donc principalement de surveiller la liquidité et la qualité de gestion de ces banques, en particulier l'évolution du crédit et de la demande, pour prévenir l'inflation — définie, en s'appuyant sur la théorie quantitative de la monnaie (remontant selon lui à un économiste français du XVIe siècle, reprise par Milton Friedman), comme un déséquilibre entre une demande trop forte et une offre de production insuffisamment flexible. Sa critique centrale est que la BCE et la Fed, depuis les années 2000 puis surtout après 2015, ont commis une erreur de diagnostic fondamentale en cherchant à stimuler la demande (par la baisse des taux et le quantitative easing) alors que le problème réel était la sclérose de l'appareil productif occidental, faute d'investissement productif (resté stagnant voire en recul en valeur réelle depuis vingt ans) — la globalisation ayant, selon lui, détruit une partie des capacités de production nationales par la concurrence de pays émergents à très bas coût salarial.
Il illustre cette dérive à l'aide de plusieurs graphiques qu'il commente : l'explosion de la masse monétaire française (M2) à partir des années 2000, d'abord portée par le crédit immobilier puis, après 2015, par les rachats de dette publique par la BCE ; le parallélisme quasi mécanique entre les bilans de la BCE et de la Fed, qu'il explique par la position hégémonique du dollar comme monnaie de réserve mondiale contraignant toute banque centrale à ne pas trop s'écarter de la politique américaine sous peine de voir sa monnaie s'apprécier et pénaliser ses exportations ; et l'envolée des prix de l'immobilier rapportés au revenu des ménages, qu'il attribue directement à cette politique monétaire ayant rendu l'accès au logement impossible pour l'essentiel de la population. Il chiffre que 77 % de la hausse de la richesse mondiale nette depuis vingt ans proviendrait de valorisations financières plutôt que de la création de valeur ajoutée réelle, un mécanisme structurellement inégalitaire ne bénéficiant selon lui qu'à environ 10 % de la population, tandis que l'épargne des ménages modestes (rémunérée à des taux nuls voire négatifs) est de fait taxée au profit des détenteurs d'actifs financiers.
Larosière relie cette financiarisation à un moment de rupture historique précis : la sortie unilatérale des accords de Bretton Woods par Nixon le 15 août 1971, qui aurait mis fin à la discipline monétaire imposée par des taux de change fixes et ouvert la voie à un endettement sans limite apparente, les financiers devenant alors, selon lui, les véritables « maîtres du système » à la place des banques centrales et des gouvernements. Il attribue l'absence de réforme structurelle depuis des décennies à un déficit de vision politique de long terme — citant Alcide De Gasperi opposant les « politiciens » (horizon de cinq ans) aux « chefs d'État » (deux ou trois générations) — les budgets publics étant selon lui accaparés par le financement de déficits de fonctionnement plutôt que par l'investissement d'avenir (recherche, formation), un débat qu'il affirme n'avoir jamais eu lieu au Parlement.
Sur la crise inflationniste récente, il conteste l'explication centrée sur la guerre en Ukraine (l'inflation ayant commencé, selon les graphiques qu'il commente, avant le déclenchement du conflit) et pointe la contradiction des banques centrales ayant explicitement cherché en 2015 à faire remonter une inflation jugée trop faible (due selon lui à la globalisation et à une démographie vieillissante, non à un problème monétaire), avant de nier pendant plusieurs mois la nature structurelle de l'inflation ultérieure. Il commente la faillite de la Silicon Valley Bank comme la reproduction, par un acteur privé, des pratiques mêmes des banques centrales (acheter des titres longs à taux fixe avec des dépôts liquides), et dénonce le sauvetage intégral des déposants au-delà du plafond légal de 250 000 dollars comme un cas d'« aléa moral » transférant le risque privé à la collectivité. Il analyse enfin la crise de la dette grecque comme un cas d'aveuglement volontaire des autorités européennes ayant refusé, contre l'avis du secteur privé, une restructuration suffisante de la dette (finalement fixée à 75 % de décote, largement supérieure aux 15-25 % initialement envisagés), et conclut, en évoquant la rétractation forcée de Galilée face à l'Église, sur l'importance de privilégier l'observation empirique des faits (l'échec patent des politiques monétaires non conventionnelles) sur le dogme économique dominant.
Excerpts
Sur l'erreur de diagnostic centrale des banques centrales depuis 20 ans :
“« L'erreur de diagnostic a été commise, c'est que c'était pas la demande qui était le problème, c'était l'offre [...] l'erreur de diagnostic de la BCE comme de la Fed a été de croire qu'il fallait stimuler la demande [...] alors qu'en réalité il fallait stimuler l'investissement productif. »”
Sur le basculement historique de 1971 et l'avènement des financiers comme maîtres du système :
“« Le jour où Nixon a détruit ce système, [...] la monnaie s'est déresponsabilisée par rapport aux États. L'innovation financière a fait que la financiarisation devenait de plus en plus facile [...] le contrôle des changes est devenu le maître du système, et financier — c'était plus les banques commerciales, c'était plus les banques centrales, c'était les financiers. »”
Sur l'aveuglement volontaire des autorités européennes face à la dette grecque :
“« Un enfant de 15 ans aurait compris que c'était trop cher, la dette grecque, pour l'économie grecque [...] ils n'ont pas voulu le voir, et ils ont mis des sparadraps sur une jambe cassée [...] finalement, ils ont eu 75 % de restructuration — le secteur public, une fois de plus, s'est permis d'être aveugle. »”