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Dupuis-Déri, Francis

professeur de sciences politiques à l'Université du Québec à Montréal, spécialiste de la démocratie, de l'anarchisme et de la répression policière, auteur de Démocratie, histoire politique d'un mot, La Peur du peuple et Nous n'irons plus aux urnes

Cette « DÉMOCRATIE » est une imposture utilisée CONTRE le PEUPLE

Elucid · Dec 20, 2025

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Core ideas

Dupuis-Déri part d'un constat historique qu'il présente comme une énigme : les « pères fondateurs » des révolutions américaine et française n'employaient jamais le mot « démocratie » avec sympathie, le réservant au contraire à un usage péjoratif désignant le régime honni de démocratie directe assemblée du peuple, jugé « tyrannique, sanglant et cruel » (John Adams). Il situe le basculement sémantique vers 1828 aux États-Unis, quand Andrew Jackson et son équipe de conseillers décident stratégiquement de se réapproprier le mot « démocrate » pour séduire un électorat égalitaire, sans qu'aucun changement organisationnel n'accompagne ce rebranding — la totalité de la classe politique américaine se mettant en quelques années à se revendiquer « démocrate » alors que le régime électoral et parlementaire reste inchangé. Il relie cette peur initiale de la démocratie directe à la défense d'intérêts de classe très concrets : une élite déjà privilégiée dans les institutions monarchiques (assemblées d'États généraux, parlements) craignant de perdre son statut, et la crainte que la majorité pauvre, si elle gouvernait réellement, ne vote des lois égalitaires contre la propriété privée des riches.

Il développe une distinction conceptuelle centrale, empruntée à Rousseau et Montesquieu : nos régimes représentatifs, électoraux et parlementaires ne constitueraient pas une démocratie (le peuple gouvernant réellement lui-même) mais une « aristocratie élective », les parlements modernes étant les héritiers directs des assemblées féodales de seigneurs et de ducs — « ils ont juste remplacé la cotte de mailles par le veston-cravate ». Il élargit cette analyse sémantique à d'autres mots politiques mobilisés stratégiquement (le terme « démocratie » revendiqué par les deux blocs pendant la guerre froide, « liberté » utilisé aussi bien par le capitalisme que par l'extrême droite ou les anarchistes, ou à l'inverse des mots péjoratifs réappropriés comme fierté, tels « féministe » ou « punk »).

Il développe une définition polysémique du « peuple », distinguant un sens synonyme de nation/population, un sens de classes populaires opposées aux élites, et une définition qu'il privilégie personnellement, inspirée des assemblées villageoises médiévales (où dix personnes suffisaient à constituer un quorum légitime) : le peuple se manifesterait chaque fois que des gens s'assemblent pour délibérer de leurs affaires communes — une assemblée de quartier, syndicale ou citoyenne, un rond-point de gilets jaunes. Il introduit à ce titre la distinction entre le « démos » (le peuple qui délibère à l'agora) et la « plèbe » (le même peuple lorsqu'il descend dans la rue, manifeste ou émeute), soulignant que l'appareil répressif de l'État vise historiquement ces deux moments d'auto-organisation populaire.

Il consacre un développement approfondi à la réfutation méthodique des critiques classiques adressées à la démocratie directe : l'argument de l'irrationalité des foules manipulables est retourné contre le système électoral lui-même, qu'il présente comme institutionnalisant la démagogie via le marketing politique professionnalisé (« la soif du pouvoir » nécessite justement une mobilisation émotionnelle intense chez les politiciens eux-mêmes) ; l'argument de la polarisation sociale est retourné en observant que le système électoral, structuré par des partis en concurrence, fabrique lui-même une division fondamentale entre gouvernants et gouvernés aux intérêts structurellement opposés ; l'argument de l'échec historique des expériences de démocratie directe à grande échelle (les soviets russes de 1917-1920, l'Espagne anarchiste des années 1930) est nuancé en soulignant qu'elles n'ont pas échoué par implosion interne mais ont été écrasées par des forces extérieures — les bolcheviks eux-mêmes pour les soviets, une alliance militaro-fasciste et bourgeoise pour l'Espagne — exemple qu'il prolonge jusqu'à la répression contemporaine de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ou des gilets jaunes.

Il développe une réponse prudente au problème de l'échelle démographique et géographique des grandes nations, reconnaissant ne pas disposer de plan précis, mais illustre l'incohérence du refus actuel de toute expérimentation en pointant l'exemple des écoles : des classes de 20 à 25 élèves partageant le même quotidien pendant huit mois n'ont, selon lui, aucune contrainte d'échelle justifiant l'imposition d'élections de délégués sans réel pouvoir plutôt que de véritables assemblées délibératives régulières. Sur l'objection de l'expertise technique, il retourne l'argument en notant que les politiciens professionnels ne sont experts que de la conquête et de la conservation du pouvoir, et propose que des assemblées populaires puissent consulter des experts sectoriels sans les contraintes de la discipline partisane, l'intelligence collective se construisant selon lui par la délibération elle-même — expérience qu'il rapporte de ses propres assemblées syndicales.

Il développe une analyse des obstacles contemporains à l'action politique collective : l'individualisme encouragé par le néolibéralisme, le temps de travail plus élevé aujourd'hui qu'au Moyen Âge selon lui, et la privatisation généralisée de l'espace commun qui prive les citoyens de motifs concrets de délibération collective — tout en observant que les moments de crise (le mouvement Occupy Wall Street après 2008, les gilets jaunes) révèlent la capacité latente de mobilisation populaire dès que les gens se sentent directement menacés ou interpellés. Il relativise également le prestige accordé au modèle athénien (fondé sur l'exclusion des femmes, esclaves et étrangers) en le mettant en regard d'autres traditions d'assemblée délibérative dans le monde — l'« arbre à palabre » africain, les assemblées des nations autochtones de la Nouvelle-France, ou la « guerre des femmes » igbo de 1929 au Nigéria, mouvement d'assemblées féminines réprimé dans le sang par l'administration coloniale britannique.

Il conclut sur le rôle antidémocratique de la concentration médiatique (citant explicitement Vincent Bolloré) comme force organisée de division populaire, avant de développer et défendre les thèses de son propre livre Nous n'irons plus aux urnes : le vote y est présenté comme une auto-démission de la responsabilité politique plutôt qu'une consécration démocratique, et l'abstention des catégories populaires n'y est pas interprétée comme de l'ignorance ou de la marginalisation mais comme une conclusion lucide et documentée par des enquêtes de terrain (« il y a jamais rien pour nous, pourquoi on voterait ? »), tandis que le vote régulier des catégories aisées traduirait avant tout leur pleine intégration à un système qui leur ressemble. Il termine en recommandant la lecture de L'Entraide, un facteur de l'évolution de Pierre Kropotkine, qui oppose à la thèse darwiniste sociale de la concurrence généralisée une lecture de l'évolution fondée sur la coopération entre espèces, détruite en Europe selon Kropotkine par l'alliance historique du capitalisme naissant et de l'État moderne.

Excerpts

Sur la resignification stratégique du mot démocratie par Andrew Jackson sans changement institutionnel :

“« Ils ont pas changé le système et donc ils ont réussi à faire croire que le régime parlementaire, le régime électoral, en fait c'est de la démocratie, en faisant croire au peuple que simplement voter pour se doter de gouvernants c'est ça la démocratie. Ce qui est évidemment un non-sens. »”

Sur la nature aristocratique plutôt que démocratique des parlements représentatifs :

“« Les fameux parlements en fait viennent du Moyen Âge, étaient composés de seigneurs, d'archiducs, d'archevêques, de ducs, de marquis [...] Les députés qu'on a aujourd'hui, ce sont les héritiers des aristocrates, des nobles qui siégeaient dans les premiers parlements. C'est juste qu'ils ont remplacé la cotte de mailles par le veston-cravate. »”

Sur la raison lucide, non ignorante, de l'abstention des catégories populaires :

“« Bien des pauvres expliquent très candidement pourquoi ils votent pas. Ils disent : parce qu'il y a jamais rien pour nous. Pourquoi on voterait ? [...] Les élections, ça donne toujours la même chose, nous on est toujours dans la même misère. »”