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Dufour, Dany-Robert

philosophe, professeur honoraire à l'Université Paris 8, auteur de Sadique époque aux éditions du Cherche midi

LE SADISME A CONQUIS LE MONDE ET LES HUMAINS - Dany-Robert Dufour

Elucid · Jan 17, 2026

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Core ideas

Dufour part d'une biographie du marquis de Sade (1740-1814), noble du Languedoc élevé par un oncle libertin et lettré, condamné à quatre reprises pour des scènes perverses organisées dans son château avant d'être enfermé 27 ans et demi sous quatre régimes politiques successifs (monarchie, Révolution, Consulat, Empire) — cet enfermement l'ayant contraint à transformer en écriture (les 120 journées de Sodome, la Philosophie dans le boudoir) ce qu'il ne pouvait plus vivre. Il définit la « passion sadique » comme le désir de prendre à l'autre tout ou partie de ses biens, de son esprit ou de son être pour en jouir, à la fois au sens libidinal et au sens juridique du terme — passion qu'il juge universelle et antérieure à Sade (citant Néron, Caligula, Héliogabale) mais que Sade aurait le premier mise à nu de façon systématique et exhaustive, en faisant un événement inédit dans l'histoire de la pensée.

Il développe une généalogie philosophique de la contention de cette passion, remontant à la définition socratique de l'« âme démonique » (le siège des passions concupiscentes, l'epithumia) dans La République : seule l'éducation grecque (le grammairien qui enseigne le discours articulé, le maître de palestre qui discipline le corps, le musicien qui ordonne les passions par le rythme) permettrait de contenir cette part démonique par l'accès au symbolique et à la culture — thèse centrale de Dufour selon laquelle l'effondrement actuel de la culture commune expliquerait la résurgence contemporaine de la brutalisation des relations internationales, politiques et sociales.

Il oppose la « nature féroce » de Sade, image de la mauvaise mère archaïque qui réabsorbe et détruit ses créatures pour en refaire de plus puissantes, à la « bonne nature » de Rousseau — distinguant ainsi le projet sadien d'un simple nihilisme : il s'agirait moins de détruire pour détruire que de détruire l'humanité existante pour en faire naître une forme supérieure, sans limite ni différence des sexes, parallèle qu'il établit explicitement avec les fantasmes transhumanistes contemporains de dépassement de l'espèce par la technologie et l'intelligence artificielle.

Un axe théorique central de l'entretien porte sur un « renversement métaphysique » qu'il situe autour de La Fable des abeilles de Mandeville (1714) : le remplacement de l'amour de Dieu par l'amour de soi comme principe organisateur, formule selon laquelle les vices privés produiraient la vertu publique — thèse reprise et célébrée par Sade lui-même. Dufour affirme avoir découvert, sans précédent dans la recherche existante, des emprunts textuels directs de Sade à Mandeville et à Adam Smith (la définition marchande du temps de travail, la formule de l'échange dans La Richesse des nations transposée en échange de jouissance corporelle), établissant ainsi l'existence d'une « économie libidinale sadienne » doublant depuis l'origine l'économie politique du capitalisme moderne.

Il développe une périodisation en trois capitalismes porteurs chacun d'une dimension sadique : le capitalisme de production (le prélèvement de la plus-value théorisé par Marx, le capital comme « vampire » suçant le sang du prolétaire) ; le capitalisme de consommation ou welfare capitalism né avec Ford et théorisé par Edward Bernays comme manipulation industrielle du désir (« je sais mieux que toi ce que tu veux ») ; et le capitalisme technologique contemporain des réseaux sociaux, où la promesse de liberté d'expression absolue (le free speech défendu par J.D. Vance, la plateforme 4chan citée en exemple) fonctionnerait comme une désinhibition pulsionnelle généralisée dont la haine en ligne déborderait désormais dans les relations sociales réelles.

Il développe la dimension scientifique du projet sadien à partir de cinq axiomes qu'il attribue au texte de Sade (la nature jouit par la destruction violente ; l'homme, produit de la nature, doit satisfaire à cette exigence y compris le meurtre ; aucune loi morale ne prévaut sur la nature ; la science doit être enrôlée dans la destruction ; il faut en finir avec la différence des sexes), illustrés par le personnage du chimiste Almani rêvant de maîtriser l'éruption de l'Etna pour faire exploser le monde — anticipation, selon Dufour, de la bombe atomique. Il relie cette dimension au discours contemporain de la dissuasion nucléaire, qu'il qualifie lui-même de « discours sadique » dont l'équilibre se dégraderait avec la miniaturisation des armes tactiques et la prolifération à dix nations.

Il consacre un développement à la diffusion sociale du sadisme, citant les travaux du pédopsychiatre Maurice Berger sur la « violence gratuite » (l'agression sans mobile apparent, les refus d'obtempérer), qu'il relie à l'effondrement conjoint de la « loi interne » (l'autocontrôle) et de la « loi externe » (le respect de l'autorité), ainsi qu'à des dynamiques familiales patriarcales transmettant la violence de génération en génération. Il illustre le sadisme au sommet du pouvoir en qualifiant les administrations de Trump, Poutine et Xi Jinping de « trois empires sadiques » contemporains, comparant explicitement l'annexion revendiquée du pétrole vénézuélien et les visées sur le Groenland aux annexions hitlériennes de l'Autriche puis des Sudètes précédant la Seconde Guerre mondiale.

Il développe une analyse du roman American Psycho de Bret Easton Ellis (1991) comme portrait prémonitoire de la fusion entre trader et tueur en série, tous deux fondés sur le dépeçage de l'autre pour en tirer profit — fusion qu'il relie directement à la crise des subprimes de 2008, décrite en trois « cascades » sadiennes (le prêt prédateur aux ménages pauvres, la titrisation des créances pourries revendues comme actifs sains, puis le renflouement bancaire par la dette publique des contribuables) dont l'endettement souverain contemporain serait la conséquence directe. Il distingue enfin un « sadisme des riches » (au-dessus des lois, illustré par le comte de Charolais tirant sur des ouvriers depuis son toit sans être inquiété par le roi) d'un « sadisme des pauvres » (le lumpenprolétariat déclassé, sans solidarité de classe, plus disposé à la violence familiale et disponible, selon Marx, comme armée de réserve du capital).

Il conclut sur le concept clinique de « dissociation » — savoir sans vouloir voir, comme les auditeurs de Beethoven fermant les yeux sur la destruction des Juifs sous le nazisme — qu'il applique à notre propre époque, appelant à un travail de reconstruction culturelle et éducative pour réarmer la « loi morale » kantienne du respect d'autrui, tout en reconnaissant la faiblesse actuelle de cette alternative face à la déferlante pulsionnelle qu'il décrit.

Excerpts

Sur la définition de la passion sadique et sa révélation par Sade :

“« La passion sadique consiste à vouloir prendre toute ou partie de ses avoirs, de son esprit ou de son être à l'autre pour en jouir, au sens libidinal du terme [...] et au sens juridique du terme. [...] Sad est celui qui permet de révéler cette passion sadique qui habite l'homme depuis probablement toujours. »”

Sur le renversement métaphysique de l'amour de Dieu vers l'amour de soi et sa filiation capitaliste :

“« On passe d'un système métaphysique qui fonctionne sur l'amour de Dieu à un système métaphysique qui fonctionne sur l'amour de soi. Ça aura des conséquences pratiques considérables, parce que ça va donner ce qu'on appelle le premier capitalisme. »”

Sur le risque d'effondrement si le « programme sadien » va à son terme :

“« Si on va au bout du programme sadien, on va vers l'effondrement. [...] Je crois que c'est le projet sadien dans lequel nous sommes embarqués : nous renaîtrons en surhomme, mais il faudra la mort de l'homme tel qu'il est — et nous serons tués aussi en même temps. »”