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Boulo, François

avocat, ancien porte-parole du mouvement des Gilets jaunes, auteur de Reprendre le pouvoir : un manuel d'émancipation politique

40 ANS DE DISSOLUTION DU PAYS PAR DES ÉLITES DÉCONNECTÉES - François Boulo

Elucid · Jul 6, 2024

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Core ideas

Boulo qualifie la dissolution de l'Assemblée nationale par Macron en juin 2024, au lendemain du premier tour des législatives, de décision insensée et de « semi coup d'État » relevant de la même logique que sa prise de pouvoir en 2017 (arrivée « par effraction »), analysant l'échec du pari initial : Macron pensait pouvoir remobiliser un « barrage républicain » élargi en pariant sur une France insoumise neutralisée, mais l'union rapide de la gauche a inversé le vote utile en faveur du Nouveau Front populaire plutôt que du bloc central. Il attribue ce pari risqué à un mélange de narcissisme personnel (Macron mal vécant la limitation constitutionnelle à deux mandats et les ambitions naissantes de ses propres ministres pour 2027) et d'isolement politique croissant après la déroute des élections européennes, le président se retrouvant en délicatesse avec son propre camp, les médias et les milieux économiques.

Il situe cette trajectoire dans une dynamique historique de long terme : le tournant néolibéral de la « rigueur » de 1983 sous Mitterrand, l'adhésion à la construction européenne scellée par le traité de Maastricht (1992) et l'euro, puis l'élargissement de l'Union européenne aux pays de l'Est dans les années 2000, qu'il présente comme ayant ravagé l'appareil industriel français par les délocalisations. Il date le véritable basculement du déclin économique à la crise des subprimes de 2008, avec une baisse du niveau de vie touchant d'abord les 10 % les plus pauvres (2008-2018) puis, à partir de 2018, jusqu'à un tiers de la population — terreau des mouvements sociaux successifs (loi travail 2016, Gilets jaunes 2018, réforme des retraites 2019-2020). Il documente la progression du « vote de rupture » (RN et gauche radicale combinés) aux élections présidentielles, passant de 25 % en 2007 à 60 % en 2022, et l'effondrement corrélatif des partis de gouvernement traditionnels absorbés dans le « bloc central » macroniste, aujourd'hui lui-même en déclin structurel faute de renouvellement générationnel.

Boulo défend une lecture marxiste explicite de la situation : la lutte des classes reste, selon lui, le moteur central de la politique, la bourgeoisie cherchant avant tout à contrôler l'appareil d'État pour préserver ses intérêts fiscaux et redistributifs. Il analyse le ralliement croissant des classes dominantes au RN — désormais jugé inoffensif pour leurs intérêts matériels après avoir renoncé à ses mesures de pouvoir d'achat (TVA sur les produits de première nécessité, sortie du marché européen de l'électricité) — comme un choix rationnel de ces classes plutôt qu'une adhésion idéologique, le bloc central macroniste étant jugé en « mort cérébrale ». Il attribue un rôle central aux médias, détenus à 90 % par neuf milliardaires selon lui, dans la mise à distance des enjeux économiques au profit des faits divers et de l'émotion, ainsi que dans le retournement de la diabolisation du RN et la campagne d'accusations d'antisémitisme visant La France insoumise, qu'il relie directement à la crainte des classes dominantes de voir une force de gauche égalitaire arriver au pouvoir plutôt qu'à un problème de fond.

Sur les scénarios institutionnels ouverts par la dissolution, il distingue une hypothèse d'absence de majorité absolue (avec blocage institutionnel inédit sous la Ve République, débouchant selon lui sur une démission contrainte de Macron ou, plus inquiétant, un recours à l'article 16 qu'il juge peu tenable politiquement au-delà de quelques mois) et une hypothèse de majorité RN absolue, menant à une cohabitation avec Jordan Bardella comme Premier ministre. Il estime que le RN échouera nécessairement sur le plan économique et sécuritaire faute de rupture réelle avec les règles de l'Union européenne et de l'euro, mais s'inquiète du climat autoritaire déjà installé sous Macron (atteintes aux libertés de manifester, de la presse, d'opinion) et du risque d'un « engrenage » vers un régime plus autoritaire porté par la logique identitaire du RN, sans y voir pour autant un projet fasciste explicite comparable au nazisme.

Il développe une analyse sociologique du vote RN qu'il refuse de réduire au seul racisme : il y voit un « vote de mépris de classe » symétrique, selon lui, au mépris racial vécu par les populations immigrées, porté par des catégories qui se sentent humiliées et déclassées et pour lesquelles le RN devient, malgré ses mensonges programmatiques, le seul parti à ne jamais avoir gouverné. Il appelle la gauche à éviter le mépris envers cet électorat et à aller le reconquérir en s'adressant à son intérêt matériel réel plutôt qu'à ses seuls affects négatifs, citant l'exemple du mouvement des Gilets jaunes comme preuve qu'un électorat traditionnellement RN peut se retrouver mobilisé autour de la justice fiscale et sociale.

Sur le Nouveau Front populaire, Boulo se montre à la fois soutien tactique et sceptique de fond : alliance nécessaire pour faire barrage au RN, mais fragile et traversée de désaccords idéologiques profonds (nucléaire, rapport à l'Union européenne, le PS et EELV étant selon lui dans une « soumission totale » à la construction européenne qui rendrait tout gouvernement de rupture impossible sans un rapport de force construit dans la rue). Il détaille ses propositions économiques (lutte contre la fraude fiscale, estimée à 100 milliards d'euros par an faute de méthode d'évaluation officielle contrairement aux États-Unis, conditionnalité des exonérations de cotisations sociales aux entreprises, réforme de l'impôt sur le revenu ne touchant que les très hauts revenus) et insiste sur le fait que la victoire électorale seule ne suffira pas : il faudra un peuple mobilisé et conscient pour tenir face à l'adversité des marchés financiers, de la Commission européenne et des médias. Il conclut sur une réflexion personnelle sur le déterminisme (le libre arbitre n'existerait pas mais resterait une illusion nécessaire à l'action) et sur la nécessité de comprendre plutôt que juger systématiquement, tout en refusant explicitement de pardonner à Macron, citant les blessures par LBD subies par des proches lors du mouvement des Gilets jaunes.

Excerpts

Sur le narcissisme de Macron et le bilan qu'il retient de sa présidence :

“« Il a dissous l'Assemblée nationale, mais en fait il s'est dissous tout seul, il s'est dissous dans son narcissisme [...] il aura achevé la ruine du pays, il aura été celui qui se présentait comme le président qui ferait barrage à l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir, il en aura été le tremplin. »”

Sur le double mépris — de classe et de race — comme clé de lecture des deux électorats populaires :

“« Les électeurs du rassemblement national eux aussi vivent un mépris qui est le mépris de classe et qui est le mépris éducatif [...] ce sont les humiliés de la société, deux catégories de personnes qui sont les humiliés, et dont le vote s'explique comme ça. »”

Sur le détournement fiscal massif au profit des plus privilégiés :

“« On a un état qui se comporte comme un Robin des bois à l'envers : il prend à la plupart des gens et puis il donne aux plus privilégiés [...] il y a 200 milliards d'euros par an qui sont pris par l'impôt et qui sont donnés aux entreprises de ce pays. »”