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Pinçon-Charlot, Monique

sociologue, ancienne directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la grande bourgeoisie et des grandes fortunes françaises, coautrice avec son mari Michel Pinçon de nombreux ouvrages sur l'oligarchie dont Le Président des riches et Le Président des ultra-riches

QUI SONT LES RICHES ET QUE VEULENT-ILS ? - Monique Pinçon-Charlot

Elucid · Feb 24, 2024

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Core ideas

Pinçon-Charlot explique avoir consacré, avec son mari Michel Pinçon, l'essentiel de leur carrière de recherche au CNRS à l'étude de la grande bourgeoisie française, domaine qu'elle juge structurellement délaissé par l'université pour des raisons institutionnelles (le cloisonnement disciplinaire du CNRS, qui empêcherait une approche transversale de la classe dominante), matérielles (les financements de recherche s'orientant plutôt vers l'étude des conséquences du capitalisme sur les classes populaires que vers ses bénéficiaires) et psychologiques (la réticence des chercheurs, souvent issus des classes moyennes, à affronter la violence symbolique d'une immersion dans les « beaux quartiers », alors que l'enquête auprès des classes populaires les conforte dans leur propre position sociale). Elle relate la méthode qu'elle et Michel ont développée pour s'introduire dans ce milieu fermé — présentation soignée, accès progressif aux annuaires de cercles mondains (Cercle du bois de Boulogne, Jockey Club, Cercle de l'Union interalliée) — en resituant cette démarche dans leurs propres trajectoires de « transfuges de classe inversés » (elle, fille de magistrat ; lui, fils d'ouvrier).

Elle définit la richesse comme irréductible au seul capital économique, distinguant quatre formes de richesse qui s'enchevêtrent pour constituer la grande bourgeoisie : la richesse économique (condition nécessaire mais non suffisante), la richesse sociale (un réseau relationnel dense au sein de la classe), la richesse culturelle (collections d'art, mécénat, grandes écoles, maîtrise de langues étrangères) et la richesse symbolique (un travail sur les corps, les demeures et les manières qui transforme des privilèges sociaux en apparence de qualités naturelles). Elle insiste sur le caractère non chiffrable de cette richesse multidimensionnelle et sur l'hétérogénéité économique extrême de cette classe (citant l'écart de 860 fois entre la première et la 500e fortune professionnelle française), ce qui rend nécessaire, selon elle, un travail continu de « mobilisation » pour souder une classe par ailleurs cosmopolite et disparate en un bloc politiquement cohérent.

Elle détaille les mécanismes concrets de cette mobilisation de classe : la construction d'un « corps de classe » dès l'enfance (maintien, gestuelle) présenté comme naturellement supérieur ; la formation de dynasties familiales visant à assurer la transmission patrimoniale et ce qu'elle nomme, en reprenant Bourdieu, l'« immortalité symbolique » ; des institutions spécifiques de socialisation comme les rallyes mondains (créés dans les années 1950 pour favoriser l'endogamie une fois les mariages arrangés devenus impossibles) et une sociabilité mondaine quotidienne intense ; et des instances de coordination à l'échelle nationale et internationale (le cercle Le Siècle, Bilderberg, la Trilatérale, Davos), qu'elle décrit, en citant Bourdieu, comme une « orchestration sans chef d'orchestre » assurant l'unité d'action de cette classe. Elle qualifie ce fonctionnement collectif de « communisme de luxe », chaque membre agissant non pour un individu mais comme représentant des intérêts de sa classe.

Elle développe une critique de la légitimation idéologique de ces privilèges, reprenant le concept d'« héritocratie » de Paul Pasquali pour décrire le travail de conversion de privilèges hérités en mérite apparent, et relie ce mécanisme à ce qu'elle appelle la « sous-traitance oligarchique » — l'octroi de miettes de privilèges à des catégories intermédiaires (chercheurs, journalistes, enseignants) pour s'assurer leur adhésion idéologique et empêcher la formation d'une conscience de classe chez les dominés. Elle attribue à la concentration de la propriété des médias (90 % aux mains de milliardaires, selon une statistique d'Acrimed qu'elle cite) et des instituts de sondage un rôle central dans le maintien de cette « pensée unique », et affirme voir dans l'ascension du cercle Le Siècle depuis les années 1980 le signe d'une prise de pouvoir croissante des milliardaires sur le secteur journalistique.

Elle présente une série de données chiffrées pour étayer sa thèse d'une explosion des inégalités depuis le tournant de la rigueur de 1983 et singulièrement sous la présidence Macron : dividendes et rachats d'actions du CAC 40 multipliés par cinq entre 2003 et 2023, suppression de l'ISF et instauration d'une flat tax de 12,8 % sur les revenus du capital en 2018, écart croissant entre rémunération des PDG et salaire moyen aux États-Unis, 72 % de députés issus des classes supérieures à l'Assemblée nationale contre 4,7 % d'employés et d'ouvriers. Elle relie explicitement le dérèglement climatique au système capitaliste, rejetant le concept d'anthropocène au profit de celui de « capitalocène », qu'elle présente comme le fait le plus important, selon elle, méconnu du grand public. Elle conclut sur une note qu'elle qualifie elle-même d'optimiste et engagée, tout en reconnaissant l'ampleur de la tâche politique face à la crise climatique.

Excerpts

Sur les quatre formes de richesse constitutives de la grande bourgeoisie :

“« La richesse économique est la condition nécessaire mais pas du tout suffisante [...] il faut qu'à cette richesse s'ajoute la richesse sociale, c'est-à-dire qu'il faut avoir beaucoup d'amis au sein de cette classe sociale [...] il faut qu'à ces deux formes de richesse s'en ajoute une troisième, la richesse culturelle [...] et la 4e forme de richesse qui s'enchevêtre, c'est la richesse symbolique. »”

Sur le fonctionnement de la classe dominante comme « orchestration sans chef d'orchestre » :

“« Chaque membre de ces dynasties familiales est construit et fabriqué [...] pour être le représentant de sa lignée, de sa classe [...] il n'y a pas de chef d'orchestre, c'est une classe qui est orchestrée, une orchestration sans chef d'orchestre. »”

Sur le rejet du concept d'anthropocène au profit de « capitalocène » :

“« On n'est pas du tout face à un anthropocène [...] qui désigne les activités humaines comme responsables du dérèglement climatique, mais c'est un capitalocène [...] nous ne devons pas nous tromper de colère et de vocabulaire, c'est bien le système, ce n'est pas la fin du monde qui est au rendez-vous, c'est la fin du capitalisme. »”