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Ellsberg, Daniel

docteur en économie, ancien analyste à la RAND Corporation et au Pentagone, lanceur d'alerte à l'origine de la fuite des Pentagon Papers en 1971 ; entretien mené peu avant son décès, incluant une intervention de sa petite-fille Catherine

LE COMBAT DU LANCEUR D'ALERTE DES "PENTAGON PAPERS" CONTRE UN ÉTAT CRIMINEL - Daniel Ellsberg

Elucid · Nov 13, 2021

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Core ideas

Ellsberg retrace son parcours de la RAND Corporation, où il découvrit dès 1961 que les estimations alarmistes d'un « missile gap » soviétique étaient entièrement fictives (l'URSS ne disposant que de quatre missiles intercontinentaux contre un stock américain dix fois supérieur, sans que cela ne change la doctrine américaine), jusqu'à son rôle d'assistant au Département de la Défense où il observa de l'intérieur l'écart total entre les promesses publiques du président Johnson de ne pas étendre la guerre du Vietnam et la préparation active de son escalade. Après deux années passées sur le terrain à visiter 38 des 43 provinces vietnamiennes, il conclut qu'aucun « progrès » n'était possible et que la guerre ne pouvait être gagnée dans le cadre existant, tout en précisant que ce constat n'était pas le véritable moteur de sa décision de risquer la prison : ce qui l'a déterminé fut la lecture de la première partie de l'étude top secret sur laquelle se fondent les Pentagon Papers, portant sur la période 1945-1954, qui révélait que les États-Unis avaient financé 80% de l'effort de guerre français en Indochine dès 1950 malgré la légitimité de la déclaration d'indépendance vietnamienne (Hô Chi Minh ayant cité la déclaration d'indépendance américaine), pour des raisons tenant à la politique européenne (soutien à la France en échange du réarmement allemand) — ce qui le conduisit à percevoir la guerre non comme une erreur coûteuse mais comme un processus d'homicide de masse à interrompre au plus vite.

Il détaille la publication des Pentagon Papers en 1971 comme un acte de désobéissance civile non-violente inspiré de Gandhi, Martin Luther King et de jeunes réfractaires à la conscription qu'il avait rencontrés, malgré un risque encouru de 115 ans de prison pour douze chefs d'accusation, et souligne que l'objectif principal — pousser Nixon à mettre fin à la guerre ou informer le public que quatre présidents successifs avaient menti — n'a pas été atteint dans l'immédiat, les bombardements les plus intenses de l'histoire ayant eu lieu sur Hanoï un an et demi après la publication. Il révèle un fait longtemps ignoré : Nixon avait secrètement planifié dès 1969 (opération « Duck Hook ») une escalade nucléaire contre le Nord-Vietnam, incluant des cibles nucléaires à 2,5 kilomètres de la frontière chinoise, projet abandonné uniquement grâce à la mobilisation de deux millions de personnes lors du « moratoire » du 15 octobre 1969, qu'il assimile à une grève générale non désignée comme telle pour éviter une connotation trop radicale. Il établit que la peur de Nixon que ces plans nucléaires ne soient révélés (documents qu'Ellsberg n'a en réalité jamais obtenus, mais que l'administration le croyait avoir) a conduit l'administration à commettre les crimes (cambriolage du bureau de son psychanalyste, écoutes illégales, tentative d'agression physique sur les marches du Capitole en 1972 par des agents cubains liés à la CIA) qui ont directement abouti à l'affaire du Watergate et à la démission de Nixon — la fuite des Pentagon Papers elle-même n'ayant, selon lui, pas changé la politique présidentielle, contrairement à la peur des crimes en cours.

Il cite un enregistrement de la Maison Blanche où Donald Rumsfeld tire la leçon suivante des Pentagon Papers pour Nixon : le public continuera de suivre un président même lorsqu'il ment ou se trompe, une leçon que Rumsfeld réappliquera selon Ellsberg des décennies plus tard lors de l'invasion de l'Irak sous George W. Bush. Il développe une critique de l'aveuglement impérial américain (et français) consistant à ne jamais prendre au sérieux le nationalisme de l'adversaire, comparant l'échec américain au Vietnam à l'échec français en Indochine et soviétique en Afghanistan, et relate un moment personnel de rupture morale lorsque sa femme qualifia de « langage de tortionnaires » les termes employés dans les plans de bombardement qu'il lui montrait.

Il consacre une part importante de l'entretien à l'analyse du risque nucléaire, révélant qu'en 1958, lors de la crise du détroit de Taïwan, le président Eisenhower était prêt à utiliser l'arme nucléaire contre la Chine pour défendre les îlots de Kinmen et Matsu, sachant que cela aurait pu causer la mort d'un cinquième de la population mondiale par famine nucléaire — un fait qu'il n'a révélé publiquement que peu avant son décès, dans le New York Times. Il analyse la tension actuelle autour de Taïwan comme structurellement analogue, la Chine considérant l'indépendance de l'île comme une sécession inacceptable, et juge que la supériorité conventionnelle chinoise récemment acquise pourrait forcer un président américain à choisir entre perdre Taïwan et recourir à l'arme nucléaire — un dilemme qu'il juge être de la « folie ordinaire » qui devrait être publiquement déclarée intolérable par la communauté internationale. Il conteste l'idée reçue selon laquelle les États-Unis et la France auraient besoin d'arsenaux nucléaires dissuasifs aussi importants que les leurs, jugeant que 40 têtes suffiraient à toute puissance dissuasive légitime, contre plusieurs milliers pour les États-Unis et la Russie.

Il conclut en établissant un parallèle personnel avec Albert Speer — non pour se comparer à un criminel de guerre de premier plan, mais pour endosser la même logique de responsabilité collective d'un participant de niveau intermédiaire ayant contribué, par loyauté perçue comme patriotique, à une entreprise meurtrière injustifiable — et sur un plaidoyer adressé aux lanceurs d'alerte actuels au sein de l'administration américaine : ne pas attendre, comme il regrette de l'avoir fait, que des vies soient déjà perdues avant de révéler ce qui pourrait les sauver, tout en reconnaissant que la dénonciation publique expose systématiquement à l'accusation d'être un traître, un excentrique ou un irresponsable, un coût qu'il juge néanmoins largement inférieur à l'enjeu lorsque des vies nombreuses sont en jeu, comme pour une guerre ou une menace à l'ordre constitutionnel.

Excerpts

“« J'ai réalisé que nous ne suivions pas seulement les traces des Français en Indochine, nous continuions les mêmes tactiques qui avaient échoué [...] tous les individus tués depuis 1945 de chaque côté du fait de la politique étrangère américaine avaient été victimes d'homicides injustifiés — j'ai donc perçu la guerre non comme une simple erreur, mais comme un processus de meurtre de masse qu'il fallait arrêter le plus vite possible. »”

“« On ne peut pas faire confiance au gouvernement, on ne peut pas croire ce qu'il dit [...] mais de ce charabia apparaît une chose très claire : les gens font ce que le président leur dit même s'il se trompe — le président peut s'en tirer impunément, il peut mentir, il peut commettre des fautes, et les gens continueront à le défendre. »”

“« Eisenhower savait qu'il pouvait tuer 600 millions de personnes, soit un cinquième de la population mondiale à l'époque, et il était prêt à le faire [...] je me suis donc retrouvé avec une connaissance lourde à porter, que très peu de gens dans le pays partageaient — que des gens que nous avons élus, des gens comme nous, avaient conçu ces plans non pas pour un holocauste, mais pour cent holocaustes. »”