Giraud, Gaël
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Giraud ouvre l'entretien sur son expérience directe de la désertification au Tchad, où il a enseigné et travaillé comme prêtre puis comme économiste en chef de l'Agence française de développement (AFD), utilisant ce témoignage pour ancrer concrètement les effets déjà tangibles du réchauffement climatique. Il revient sur le rapport Meadows de 1972, commandé par le Club de Rome, dont les scénarios prospectifs — longtemps négligés par les économistes — ont été validés a posteriori par le physicien australien Graham Turner en 2008 : sur les dix scénarios envisagés, les deux qui collent le mieux avec la trajectoire réellement suivie par la planète sont précisément les deux scénarios d'effondrement (production agricole, industrielle, puis démographique), même sans tenir compte du réchauffement climatique qui n'était pas intégré au modèle initial. Il cite l'historien Mike Davis et son livre Génocides tropicaux documentant un épisode El Niño de 1876-1878 ayant provoqué environ 50 millions de morts par négligence des administrations coloniales — un événement largement effacé de la mémoire collective occidentale — pour alerter sur la capacité de déni face à des catastrophes déjà survenues, contre l'idée rassurante que l'humanité « trouve toujours une solution au dernier moment ».
Il développe le concept d'un « rectangle magique » de quatre ressources interdépendantes (énergie, eau, minerais, biomasse agricole) dont la sécurisation conjointe conditionnera, selon lui, la survie des sociétés dans les décennies à venir, illustré par l'exemple tunisien où le manque d'eau nécessite une désalinisation énergivore elle-même dépendante de minerais coûteux. S'appuyant sur des scénarios prospectifs actualisés développés avec son équipe à Georgetown University intégrant le réchauffement climatique, il détaille les risques démographiques et sanitaires à venir : migrations climatiques massives liées aux pics combinés de chaleur et d'humidité qui rendraient certaines régions (bassin amazonien, partie du Golfe de Guinée, une partie de l'Inde) invivables d'ici la fin du siècle ; extension des pandémies tropicales, dont la remontée prévisible du paludisme vers l'hémisphère Nord ; et risque de libération d'agents pathogènes anciens (anthrax, grippe de 1918) par la fonte du permafrost sibérien.
Il présente les travaux de l'Institut Rousseau, qu'il co-dirige, chiffrant la transition énergétique française vers la neutralité carbone nette en 2050 à environ 2 % du PIB par an, financée par un surcroît de dette publique jugé soutenable au regard des comparaisons internationales (111 % du PIB pour la France contre 250 % pour le Japon). Il documente l'exposition massive du secteur bancaire européen aux actifs fossiles (530 milliards d'euros dans les bilans des onze premières banques de la zone euro, représentant en moyenne 95 % de leurs fonds propres), expliquant le greenwashing bancaire comme une stratégie de survie consciente plutôt qu'un simple retard, et propose que la Banque centrale européenne rachète ces actifs échoués plutôt que de les transférer, via une « bad bank », sur la dette publique des États et donc sur le contribuable.
Il expose le cadre théorique de son livre Composer un monde en commun, distinguant quatre modes d'organisation sociale — privé, public, tribal, et communs — et définissant le « post-libéralisme » contemporain (qu'il refuse d'appeler néolibéralisme, terme selon lui trompeur) comme une alliance entre privatisation généralisée et État autoritaire. Il s'appuie sur les travaux d'Elinor Ostrom sur les communs pour illustrer, par l'exemple d'un projet de pisciculture en Guinée, la sophistication institutionnelle de mécanismes locaux de résolution des conflits, qu'il oppose à l'absence de « méta-règles » comparables dans la zone euro, illustrée par le traitement de la dette grecque en 2010. Il relie la montée des populismes (trumpisme américain, votes Meloni en Italie, Rassemblement national en France) à une résurgence du tribalisme comme réponse à la peur du déclassement, opposée symétriquement à un entre-soi des élites progressistes déconnecté des classes populaires, et présente les communautés énergétiques citoyennes italiennes et les monnaies locales françaises comme des exemples concrets d'émergence de communs.
Il développe une critique frontale de l'indépendance de la Banque centrale européenne, qu'il qualifie de non-sens économique masquant une capture politique au service des intérêts créanciers, illustrée par l'épisode du référendum grec de 2015 (la BCE ayant coupé l'alimentation en euros du système bancaire grec pour forcer l'application des plans d'austérité malgré le résultat du référendum) et par la déstabilisation de gouvernements italiens jugés insuffisamment dociles envers les marchés. Contrairement à son interlocuteur qui plaide pour une sortie de l'euro, Giraud défend une position de réforme depuis l'intérieur (séparation bancaire effective, désacralisation politique de la finance, promotion des communs, possibilité d'une zone euro-sud à taux d'intérêt différenciés), tout en reconnaissant la nature structurellement antidémocratique du système actuel. Il relie l'inflation actuelle à des causes structurelles (raréfaction de l'accès à l'énergie et aux minerais) amplifiées par une spéculation financière massive sur les matières premières — illustrée par un ratio de volumes échangés sur le marché du gaz néerlandais désormais supérieur à 100 fois la consommation réelle — et conclut sur une remise en cause de l'instrumentalisation politique de la dette publique française, rappelant que la contribution de la dépense publique au PIB (21 %) est restée stable depuis les années 1980 contrairement au discours ambiant, tout en réaffirmant l'importance prioritaire de la dette privée (supérieure à 130 % du PIB) comme risque systémique plus urgent.
Excerpts
Sur la validation rétrospective des scénarios d'effondrement du rapport Meadows :
“« Les deux scénarios sur les dix qui collent très bien avec la trajectoire suivie par la planète sont les deux scénarios qui nous conduisent à un effondrement, même sans tenir compte du réchauffement climatique [...] on l'a déjà fait, d'énormes catastrophes, et la question c'est de ne pas recommencer. »”
Sur le pouvoir de rétorsion de la BCE lors du référendum grec de 2015 :
“« La BCE a coupé l'alimentation en euros [...] Tsípras annonce la victoire du référendum et dit : on va quand même faire l'austérité, parce que ça fait une semaine qu'il n'y a plus d'euros dans les guichets des banques grecques [...] en réalité, ce sont les créanciers qui décident à notre place. »”
Sur l'écart entre le discours sur la dette publique et la réalité des chiffres :
“« On nous répète qu'on a 56 % du PIB de dépenses publiques [...] ce chiffre est complètement faux : en contribution de la dépense publique au PIB, on est à 21 %, et on est à peine 1 % au-dessus des Allemands [...] il y a absolument aucune explosion des dépenses publiques par rapport au PIB aujourd'hui en France. »”