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Généreux, Jacques

économiste, membre des Économistes atterrés, professeur à Sciences Po depuis 40 ans, auteur de Quand la connerie prend le pouvoir

LA BÊTISE A PRIS LE POUVOIR ! COMPRENDRE LE CERVEAU DE NOS « ÉLITES » - Jacques Généreux

Elucid · Nov 26, 2022

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Core ideas

Généreux part d'un paradoxe : en démocratie représentative, où les citoyens peuvent changer de gouvernement tous les quatre ou cinq ans et où l'information est plurielle, des politiques économiques rejetées par la majorité et objectivement contre-productives persistent depuis les années 1980. Il écarte deux explications classiques — la domination pure de la classe capitaliste (insuffisante puisque les médias indépendants existent et l'information circule) et la contrainte internationale (réfutée par le fait qu'un grand pays comme la France ou l'Allemagne peut violer impunément des règles européennes, comme le seuil de déficit de Maastricht, sans sanction réelle) — pour privilégier une troisième piste : la bêtise et la stupidité des gouvernants eux-mêmes, qui croient sincèrement appliquer la bonne politique.

Il documente d'abord la dérive de la science économique elle-même vers une mathématisation excessive coupée du réel (illustrée par la comparaison entre la Théorie générale de Keynes, encore lisible, et les articles économiques contemporains, devenus illisibles), un modèle d'équilibre général devenu « une espèce de religion de secte économique » où tout ce qui ne rentre pas dans les équations est exclu du champ disciplinaire, malgré les démonstrations de l'économie comportementale (Kahneman, Thaler) montrant que l'hypothèse de rationalité est empiriquement fausse. Il définit ensuite précisément la « connerie » : non l'opposé de l'intelligence (une boîte à outils commune à tous les humains) mais la suspension de l'effort nécessaire pour s'en servir correctement, distinguant la bêtise ordinaire (corrigée après coup), la bêtise bien ancrée (entêtement répété) et la connerie proprement dite (résistance systématique et quasi pathologique à toute évidence contraire).

Il s'appuie sur la « théorie argumentative de la raison » pour expliquer que le cerveau humain, façonné par l'évolution pour la survie puis pour la compétition sociale au sein de petits groupes, n'a jamais été optimisé pour rechercher la vérité mais pour convaincre et gagner en discussion — ce qui explique le biais de confirmation (chercher uniquement les arguments confirmant ses positions). Il cite l'expérience de Mahoney (comparant pasteurs intégristes, biologistes et psychologues spécialistes des biais cognitifs) montrant que le degré d'exposition au biais de confirmation est identique dans les trois groupes, y compris chez les experts censés en être protégés — et souligne, contre l'intuition, que plus une personne a de capacités intellectuelles et d'éducation, plus elle est capable de déployer des ressources sophistiquées pour justifier ses erreurs et s'y maintenir, ce qui explique la « bêtise des intelligents » chez des figures comme Macron ou même des économistes primés comme Jean Tirole. Il détaille ensuite plusieurs biais complémentaires : le biais de généralisation abusive (tirer une loi générale d'une expérience personnelle limitée, illustré par le raisonnement d'un entrepreneur généralisant sa logique microéconomique de réduction des coûts à l'ensemble macroéconomique), le biais égocentrique (base commune de nombreux autres biais, expliquant un « inconscient de classe » qui ne relève pas forcément du cynisme mais d'une incapacité naturelle à se représenter des modes de vie très différents du sien), le biais d'attribution (expliquer le comportement d'autrui par des traits de personnalité plutôt que par les circonstances, terreau du complotisme), et le biais d'engagement ou « sophisme de l'amortissement » (persévérer dans une politique ratée — comme quarante ans de baisse des charges — plutôt que d'admettre son échec, au point de justifier l'inefficacité par la nécessité d'aller encore plus loin dans la même direction).

Il développe ensuite sa thèse sur le rôle délétère de la compétition : « la compétition rend con » parce qu'elle place le cerveau en état de combat réflexe plutôt que de réflexion sophistiquée, mobilisant l'énergie à convaincre et séduire plutôt qu'à chercher la vérité — un effet qu'il relie structurellement au fonctionnement de la démocratie représentative et des partis politiques (rassemblant des gens qui pensent déjà la même chose, en rivalité de postes) et de l'Assemblée nationale (rejet systématique des amendements de l'opposition même quand on est d'accord sur le fond). Il présente comme antidote les assemblées citoyennes tirées au sort, dont il cite des études montrant qu'elles parviennent à des avis raisonnés et quasi consensuels malgré la diversité des opinions représentées — à la différence des débats citoyens locaux, qui échouent selon lui parce qu'ils réintroduisent des enjeux de rivalité et de sélection adverse (participation biaisée vers ceux qui savent le mieux parler) — et plaide pour une assemblée citoyenne dotée d'un vrai pouvoir législatif, complétée par un investissement éducatif générationnel dans le goût de la délibération.

Il conclut par une analyse originale du vote Macron, montrant qu'en volume de voix réelles ce sont les classes moyennes et plusieurs millions d'ouvriers et d'employés, non les plus riches, qui l'ont porté au pouvoir en 2017 comme en 2022 malgré les effets négatifs constatés de sa politique — ce qui invalide selon lui la lecture systématique de « président des riches » (les plus fortunés préférant en réalité massivement les candidats de droite traditionnelle) et confirme sa thèse : le vote Macron s'explique moins par un calcul rationnel d'intérêt de classe que par un positionnement centriste opportuniste dans l'effondrement de la gauche traditionnelle et par un vote de rejet émotionnel plutôt que par une adhésion réfléchie à son programme.

Excerpts

Sur la définition précise de la « connerie » comme suspension de l'effort intellectuel :

“« L'intelligence est une boîte à outils, on peut s'en servir, on peut ne pas s'en servir, et du coup devenir un abruti complet, alors qu'on est très intelligent [...] la bêtise, c'est la suspension de l'effort qui est nécessaire pour se servir de manière adéquate de son intelligence. »”

Sur le fait que la capacité intellectuelle aggrave l'entêtement dans l'erreur :

“« Plus on a des capacités cognitives élevées, une éducation élevée [...] plus on est capable de s'entêter dans la connerie, c'est-à-dire dans la bêtise bien ancrée et définitive, parce qu'on est capable de déployer toutes les ressources intellectuelles de notre cerveau pour apporter des justifications à nos erreurs. »”

Sur l'effet délétère de la compétition sur la qualité du raisonnement collectif :

“« La compétition, ça rend con [...] la manière dont nous allons raisonner, débattre et discuter va être entièrement tendue dans le but de gagner la compétition [...] ce qui peut rendre le débat politique totalement stupide. »”