Sapir, Jacques
▶ Watch on YouTubeCore ideas
Sapir retrace l'histoire longue du protectionnisme depuis le XIXe siècle, présentant ses grands théoriciens (Friedrich List, Henry Carey) comme des libéraux politiques attachés à la démocratie et, pour Carey, à l'abolition de l'esclavage — le protectionnisme visant selon eux à permettre aux économies émergentes (États-Unis, Allemagne) de s'industrialiser sans subir la pression écrasante de l'avance industrielle britannique. Il décrit un mouvement pendulaire dans l'histoire du commerce international : protectionnisme généralisé jusqu'en 1815, démantèlement progressif du protectionnisme britannique entre 1815 et 1840 (le Royaume-Uni ayant acquis une avance industrielle suffisante pour se permettre le libre-échange, sécurisé par sa suprématie navale), retour au protectionnisme à partir de 1870-1880 pour permettre l'industrialisation allemande, américaine, russe et japonaise, avant la chute du commerce liée à la Première Guerre mondiale puis à la crise de 1929. Il insiste sur le fait que les mesures protectionnistes prises à partir de 1932, loin d'aggraver la crise, ont permis de stabiliser les balances des paiements et la reprise du commerce international — contredisant l'idée reçue que le protectionnisme aurait été un facteur de guerre : il attribue la marche à la guerre de l'Allemagne et du Japon à des choix politiques délibérés (économie de prédation nazie, quête japonaise du pétrole indonésien après l'embargo américain), non à des logiques commerciales.
Il décrit ensuite la reconstruction d'après-guerre comme fondée sur un cadre de « protectionnisme régulé » négocié dans le cadre du GATT à partir de 1948, les États-Unis ayant renoncé temporairement à leur préférence théorique pour le libre-échange face au risque de montée communiste en Europe et au Japon — un cadre qui perdure jusqu'au début des années 1970, période qu'il situe comme le tournant vers le basculement libre-échangiste mondial, identifiant en France les présidences Giscard d'Estaing puis le « tournant de la rigueur » de François Mitterrand comme les moments clés de ce ralliement français à l'intégration européenne libre-échangiste. Il situe un nouveau point d'inflexion vers un retour du protectionnisme à partir du début des années 2000, accéléré par la crise des subprimes de 2007-2010, la multiplication des normes non tarifaires, et la politisation croissante du commerce international à travers les sanctions économiques.
Il conteste l'argument selon lequel la mondialisation aurait sorti des millions de personnes de la pauvreté, précisant que ce sont essentiellement les Chinois qui en ont bénéficié — la Chine ayant selon lui su tirer parti des règles de l'OMC tout en s'en affranchissant partiellement — et attribue la réduction de la pauvreté non au libre-échange en tant que tel mais au développement industriel, qu'un cadre protectionniste aurait pu selon lui accélérer davantage dans d'autres pays. Il développe une critique appuyée de la politique commerciale et industrielle européenne actuelle, qu'il illustre par deux exemples : l'abandon de la filière européenne des panneaux photovoltaïques face à une concurrence chinoise moins chère mais plus polluante en carbone, et la stratégie de développement du véhicule électrique en Europe, qui aboutirait selon lui à une « triple peine » (faible création d'emplois, dépendance industrielle envers la Chine, problème non résolu du retraitement des batteries au lithium) — contrastant avec la politique américaine de subvention conditionnée à une production nationale, qu'il juge interdite en Europe par ses propres règles de libre-échange, d'où sa formule reprise d'Emmanuel Todd sur l'Europe comme « idiot du village global ».
Il consacre une part importante de l'entretien à une analyse chiffrée du coût de l'euro pour la France, s'appuyant sur des travaux de l'Institut de politique européenne de Fribourg qu'il dit avoir repris avec ses collègues du CEMI : il explique que l'euro sous-évalue structurellement l'économie allemande (le deutschmark vaudrait selon lui environ 15 à 20% de plus que le taux de change actuel de l'euro) tout en surévaluant l'économie française d'environ 8 à 10%, du fait de taux d'inflation structurellement différents entre les deux pays liés à leurs caractéristiques démographiques (vieillissement allemand contre population plus jeune en France). Il retrace l'histoire des estimations académiques du gain de croissance attendu de l'union monétaire — passées, selon les révisions successives des travaux d'Andrew Rose, d'un gain projeté de 1,5% de croissance annuelle (repris par Romano Prodi et Jacques Delors) à un gain quasi nul une fois les données affinées — pour conclure que l'euro coûterait aujourd'hui entre 2600 et 3600 euros par an et par Français, une somme qu'il relie directement à la question du pouvoir d'achat et à la révolte des gilets jaunes.
Il analyse enfin l'inflation contemporaine comme un phénomène à trois composantes distinctes — une inflation conjoncturelle liée aux pénuries de production (semi-conducteurs, énergie), une inflation liée à la baisse de productivité pendant la crise du Covid (plus marquée en France qu'en Allemagne ou en Italie), et une inflation structurelle durable liée à la nécessité de réinvestir dans les infrastructures et la transition énergétique — anticipant un taux d'inflation normal plus élevé qu'avant la pandémie pour une décennie, et appelant à une renégociation salariale sectorielle régulière sur le modèle des conférences interprofessionnelles des années 1960 pour éviter des déséquilibres entre secteurs, illustrés selon lui par la crise du recrutement des enseignants dont les salaires de départ ne permettent plus de se loger en région parisienne. Il conclut en reprenant la thèse de son ouvrage Les Économistes contre la démocratie, critiquant la dépolitisation des choix économiques confiés à des experts (illustrée par l'indépendance des banques centrales) et la « fétichisation » mathématique de la science économique héritée de Léon Walras, qu'il oppose à une approche institutionnaliste inspirée de Guizot (les institutions comme produit de compromis sociaux) et aux travaux de Kahneman sur l'instabilité des préférences humaines, plaidant pour une discipline reconnaissant la complexité de l'être humain plutôt que sa réduction à un agent mathématiquement prévisible.
Excerpts
“« Le protectionnisme qui va se développer à nouveau à partir de 1932 a probablement permis la reprise du commerce international [...] avec le protectionnisme, les différents pays arrivent à restabiliser leur balance des paiements et donc ils ont de l'argent pour pouvoir refaire des achats à l'étranger. »”
“« Ils montrent aujourd'hui le coût de l'euro par Français entre 2600 et 3600 euros par an [...] c'est la question du pouvoir d'achat qui devrait être aujourd'hui la question numéro un en France, et cette question est très largement liée à la question de l'euro. »”
“« Il y a deux erreurs qu'un économiste ne doit jamais commettre : un, c'est de ne pas calculer ; la deuxième chose, c'est de croire en ce qu'il a calculé [...] la fétichisation du monde mathématique vient de cette pensée que l'être humain peut être réduit à un nombre simple de relations. »”