Chapoutot, Johann
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Chapoutot répond d'emblée à la question du recours récurrent à la comparaison avec Hitler et les années 1930 en soulignant une différence structurelle majeure : les années 1930 s'adossaient à l'« ensauvagement » (concept de l'historien George Mosse) de 80 millions d'hommes mobilisés et brutalisés par la Première Guerre mondiale, terreau qui manque aujourd'hui. Il défend néanmoins la légitimité scientifique du concept de « fascisation » pour décrire une pente glissante contemporaine des démocraties libérales — caractérisée par un usage pervers du langage qui vide de leur contenu des signifiants comme « République » ou « démocratie » tout en violant l'État de droit — et cite des exemples internationaux (Trump, Bolsonaro, Milei, Erdoğan, Poutine, Orbán) ainsi que des pratiques françaises qu'il juge symptomatiques (usage systématique du 49.3, répression des Gilets jaunes).
Il développe une thèse centrale de ses travaux : contrairement à une lecture réduisant le nazisme à la Shoah (qui ne se déclenche qu'à l'été 1941), le régime nazi doit être compris à travers huit années d'expérience économique, sociale et biopolitique qui a suscité l'admiration de nombreuses élites occidentales, notamment françaises, séduites par l'éradication de la gauche organisée et par la création d'une « zone d'investissement optimal ». Il insiste sur le fait qu'aucun des « -ismes » constitutifs du nazisme (racisme, darwinisme social, antisémitisme, impérialisme, colonialisme, capitalisme) n'est une invention allemande, mais une synthèse d'un héritage européen du XIXe siècle capitaliste et colonialiste, brutalement mise en pratique.
Il consacre une part importante de l'entretien à démontrer, à partir de son ouvrage Libre d'obéir, que les nazis étaient en réalité des anti-étatistes convaincus, opposés à l'État conçu comme une institution pérenne d'origine « juive » et chrétienne, lui préférant un système d'agences flexibles et compétitives — position qu'il distingue explicitement du fascisme italien et du stalinisme soviétique, généralement assimilés à tort au nazisme sous le terme de « totalitarisme ». Il illustre cette thèse par le parcours de Reinhard Höhn, juriste et général SS, théoricien nazi de la « délégation de responsabilité » inspirée des réformes de l'armée prussienne après 1806, qui devient après 1945, sans rupture intellectuelle, l'un des principaux théoriciens du management d'entreprise en Allemagne de l'Ouest, formant plus de 700 000 cadres jusque dans les années 2020 — et recyclant d'anciens SS, dont un condamné pour génocide devenu professeur de marketing. Il définit sur cette base le management comme une « institutionnalisation de l'irresponsabilité » : fixer des objectifs sans en assumer les moyens, de sorte que l'échec incombe systématiquement à l'exécutant.
Il relie cette généalogie à une analyse philosophique du néolibéralisme contemporain, s'appuyant sur Marx et Nietzsche (dont il souligne la proximité d'analyse du XIXe siècle allemand) pour décrire un monde réduit à un « plan d'immanence » où seule subsiste, avec la disparition de toute transcendance, l'équivalence généralisée par l'argent et le rapport de force — les dirigeants actuels étant qualifiés, en référence à Nietzsche, de « derniers des hommes », symptômes d'une « dégénérescence intellectuelle et morale » plutôt que des causes autonomes de l'histoire. Il retrace la généalogie intellectuelle du néolibéralisme des années 1930 (Carl Schmitt, Hayek) comme un projet ouvertement antidémocratique, hostile à l'État providence mais favorable à un « État gendarme » réinvesti pour réprimer les conséquences sociales de sa propre politique, et rappelle la proximité historique de ses théoriciens avec les dictatures de Pinochet et Videla.
Il développe enfin une réflexion sur la fonction anthropologique des « grands récits » (providentialisme chrétien, communisme, fascisme, nazisme) comme dispositifs donnant sens face à la finitude humaine, leur déclin postmoderne théorisé par Jean-François Lyotard, et l'échec du néolibéralisme à constituer lui-même un tel récit fédérateur du fait de son caractère ouvertement inégalitaire. Il introduit le concept d'« illimitisme » — l'idée, incarnée selon lui par Elon Musk et Jeff Bezos, qu'il n'existerait aucune limite planétaire ni existentielle à la croissance et à la prédation — comme dernier avatar dégradé de l'idéologie du progrès, et le relie à une définition nietzschéenne du nihilisme comme négation de toute valeur au profit du seul équivalent universel qu'est l'argent.
Excerpts
Sur les dirigeants contemporains comme « derniers des hommes » nietzschéens :
“« Les gens là qui hélas occupent actuellement le pouvoir [...] sont ce que Nietzsche appellerait les derniers des hommes, en fait les symptômes ultimes d'une évolution assez déplorable de dégénérescence intellectuelle et morale où au fond il n'y a rien d'autre que l'utilité [...] le profit, l'argent, et la puissance. »”
Sur la continuité entre le management nazi de Reinhard Höhn et le management contemporain :
“« On pourrait dire que [le management] c'est un aménagement de la subordination pour la rendre digestible [...] mais on peut la définir également comme l'institutionnalisation de l'irresponsabilité [...] Reinhard Höhn avait anticipé ça de manière assez géniale dès les années 50. »”
Sur le concept d'« illimitisme » incarné par les milliardaires de la tech :
“« L'illimitisme, c'est au fond l'idée qu'il n'y a pas de limite planétaire, il n'y a pas de limite à l'existence humaine [...] un Jeff Bezos avec ses entrepôts Amazon [...] et ses fusées, un Elon Musk avec son ultraproductivisme [...] vous pouvez continuer à faire n'importe quoi, à tout dévaster, ce n'est pas grave, il n'y a pas de limite. »”