MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Elucid/Lajnef, Anice

Lajnef, Anice

ancien trader sur produits dérivés à la Société Générale puis Nomura, commentateur de finance et de création monétaire

UN EX-TRADER DÉNONCE LE SYSTÈME DE SOUMISSION À LA DETTE - Anice Lajnef

Elucid · Apr 30, 2022

▶ Watch on YouTube

Core ideas

Lajnef analyse l'inflation de 2022 comme un phénomène partiellement réel (chocs d'approvisionnement liés au Covid, guerre en Ukraine) mais largement amplifié par une création monétaire massive et mal orientée, illustrée par un graphique de la masse monétaire française passant de 300-400 milliards d'euros dans les années 1970-2000 à plus de 1600 milliards aujourd'hui, avec une accélération quasi exponentielle depuis 2015 correspondant aux rachats de dette publique par la BCE. Il critique la construction même de l'indice des prix à la consommation, dont la pondération du logement (environ 6%) masquerait structurellement l'inflation réellement subie par les classes populaires, un biais qu'il relie à la théorie de l'économiste Richard Cantillon selon laquelle les prix augmentent en priorité là où la monnaie nouvellement créée est injectée — successivement le marché immobilier (2000-2008), le marché obligataire et actions (2008-2019), puis les matières premières et l'immobilier de nouveau après la crise du Covid, chaque « champ » absorbant la création monétaire sans que cela se reflète dans l'indice officiel d'inflation.

Il développe une critique de la réponse des banques centrales à la crise de 2008, qu'il résume par la formule « répondre à un problème de dette par plus de dette » : plutôt que de laisser les acteurs insolvables faire faillite, les banques centrales ont racheté massivement les dettes souveraines et privées, permettant à des entreprises comme LVMH d'emprunter à taux négatifs (illustré par le rachat de Tiffany financé par une dette dont les coupons sont négatifs) — un mécanisme qu'il qualifie de « communisme pour les riches », où les pertes sont socialisées mais les profits privatisés, les traders et actionnaires empochant les gains en période faste tandis que l'austérité frappe les classes populaires en cas de crise (principe du « too big to fail »). Il souligne que la BCE rachète également la dette de multinationales (dont Total), qualifiant ce choix de décision politique masquée sous une neutralité monétaire prétendue, et interroge le paradoxe consistant à faire transiter la dette publique par les marchés financiers plutôt qu'un financement direct de l'État par la banque centrale, expliquant ce détour par la nécessité, selon les traités européens (Maastricht, Lisbonne), de maintenir une pression disciplinaire des marchés sur les gouvernements via la notation et les taux d'intérêt.

Il développe une réflexion sur la dette comme instrument d'aliénation politique et psychologique, s'appuyant sur l'étymologie allemande du mot dette (« Schuld », qui signifie aussi culpabilité) pour expliquer le sentiment de rédemption morale attaché au remboursement, et sur son expérience personnelle du fossé générationnel dans l'accès au logement (crédits immobiliers passés de 10 ans en 1967 à 25-30 ans à Paris aujourd'hui, prix de la porte d'un appartement parisien ayant doublé en deux ans), attribuant ce phénomène à la génération née dans les années 1950 ayant accumulé un patrimoine immobilier via un crédit facile pendant des décennies, votant aujourd'hui majoritairement pour reculer l'âge de la retraite des générations suivantes tout en ayant elle-même bénéficié de la retraite à 60 ans. Il identifie l'euro comme un instrument structurel de cette discipline — une monnaie unique partagée par des économies hétérogènes (Allemagne, Italie) sans taux d'intérêt unique réel, rendant selon lui la zone euro instable à moyen terme (il pronostique un éclatement possible sous dix ans si les écarts de taux entre pays continuent de se creuser) — et retrace son propre parcours de trader chez Société Générale (formé dans l'équipe dérivés actions au moment de l'affaire Kerviel, dont il relativise la lecture de « génie solitaire » en évoquant une culture d'entreprise ayant transformé les traders en « bulldogs » agressifs sans garde-fous adéquats de gestion des risques) puis chez Nomura à Londres, avant sa décision de quitter la finance en 2012, motivée par une retraite spirituelle en 2006-2007 et par le constat que le système bancaire était structurellement biaisé (illustré par la réforme des bonus post-2008 ayant simplement conduit à augmenter les salaires fixes).

Il relate avoir découvert, avec stupéfaction, que la quasi-totalité de ses collègues traders ignoraient totalement le fonctionnement de la création monétaire, y compris des gestionnaires de fonds gagnant des millions de bonus, et développe une réflexion inspirée de la pensée scolastique médiévale (Thomas d'Aquin, l'usure comme « commerce du temps », citant l'ouvrage La Bourse ou la vie de Jacques Le Goff) pour critiquer une économie fondée sur la dette à intérêt composé, dont la dynamique exponentielle serait structurellement incompatible avec un monde fini — il énumère plusieurs « bulles » simultanées (crédit, obligataire, actions, cryptomonnaies, écologique, et surtout sociale, avec des niveaux d'inégalités comparables à ceux des années 1920 selon les travaux de Piketty et Zucman) menaçant selon lui un « reset » systémique inévitable, sans pouvoir en prédire le calendrier. Il propose comme alternative le concept de « monnaie libre de dette » ou « monnaie fondante » (inspiré de Silvio Gesell), une création monétaire limitée à environ 3% par an directement injectée dans l'économie réelle (subventions aux États en échange d'une baisse de la pression fiscale sur les classes moyennes) plutôt que canalisée via l'endettement et les marchés financiers, avec un mécanisme de dépréciation progressive décourageant la thésaurisation.

Excerpts

Sur le mécanisme de captation de la création monétaire au profit des plus riches :

“« C'est comme un don, en fait — et c'est là qu'est le problème : on est dans un monde où la dette est roulée à l'infini et ne fait que grossir, donc il y a des gens qui s'enrichissent et d'autres qui s'appauvrissent [...] c'est de la classe moyenne qui va payer le modèle social pour les riches, qui eux sont capables d'emprunter à des taux négatifs. »”

Sur la découverte de l'ignorance générale de la création monétaire chez les traders eux-mêmes :

“« En 2016, sur 30-40-50 personnes qui travaillaient avec moi, peut-être une seule savait comment la création monétaire marche [...] j'ai rencontré récemment quelqu'un qui a dû toucher des millions de bonus, et il ne savait même pas comment fonctionnait son propre outil de travail. »”

Sur la dette comme instrument d'aliénation empêchant la contestation sociale :

“« Plus la société est endettée, moins elle est en capacité de se défaire de ce système [...] la dette, c'est comme une chaîne qui nous aliène et qui nous force à accepter le système tel qu'il est — on perd toute capacité d'essayer de le changer. »”