Achcar, Gilbert
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Achcar part du concept de « processus de civilisation » emprunté au sociologue Norbert Elias pour développer sa propre thèse d'un « choc des barbaries » s'opposant frontalement à la thèse du « choc des civilisations » de Samuel Huntington : selon lui, la civilisation porte toujours en elle sa propre négation, et les épisodes de violence extrême (attentats du 11-Septembre, guerre en Irak) relèvent non d'un affrontement entre civilisations mais d'un affrontement entre deux barbaries de force inégale — une barbarie « majeure », celle de l'acteur le plus puissant, et une barbarie « mineure », souvent réactive, dont la responsabilité première incombe néanmoins, selon lui, au plus fort. Il juge le concept huntingtonien de « paradoxe de la démocratie » (l'idée que des élections libres au Moyen-Orient produiraient des majorités hostiles à l'Occident) révélateur d'une incapacité occidentale à s'auto-critiquer, l'hostilité populaire dans la région s'expliquant selon lui directement par le soutien occidental à Israël et à des régimes despotiques alliés (monarchies pétrolières).
Il défend la nécessité d'expliquer les causes de la violence (impérialisme, injustice) sans que cela équivaille à la justifier — citant la formule de Manuel Valls (« expliquer, c'est déjà vouloir un peu excuser ») comme relevant d'une démarche « religieuse » qui interdit toute analyse rationnelle — et insiste sur le fait que le terrorisme étatique, plus massif que le terrorisme non étatique, est systématiquement occulté du débat par ce réflexe. Il décrit le « dédoublement de la personnalité présidentielle américaine » à travers l'exemple du discours de George H. W. Bush du 11 septembre 1990 annonçant un « nouvel ordre mondial » fondé sur le droit international tout en justifiant simultanément la guerre contre l'Irak au nom des intérêts américains, et développe le concept de « compassion narcissique » (l'identification émotionnelle sélective aux victimes qui nous ressemblent — illustrée par le slogan « nous sommes tous américains » après le 11-Septembre, jamais formulé pour le génocide rwandais) pour expliquer l'asymétrie de traitement médiatique entre les victimes israéliennes et palestiniennes.
Il retrace la généalogie de la montée des intégrismes religieux (chrétien, musulman, juif, hindouiste) depuis les années 1970-1980 comme concomitante du démantèlement néolibéral des acquis sociaux de l'après-guerre, frappant en priorité des classes moyennes paupérisées en quête de refuge identitaire, et souligne le rôle actif de l'Occident — en particulier des États-Unis, alliés du royaume saoudien — dans la promotion de l'islamisme comme rempart idéologique contre le nationalisme arabe et le communisme durant la Guerre froide, jusqu'au soutien américain aux factions afghanes anti-soviétiques qui donnera naissance aux talibans puis à Al-Qaïda — un « retour de bâton » culminant selon lui avec le 11-Septembre.
Sur Gaza, il qualifie la guerre menée par Israël depuis le 7 octobre 2023 de « génocidaire », citant une estimation de la revue médicale britannique The Lancet évaluant à environ 180 000 le nombre de morts directs et indirects, et argumente que l'intentionnalité serait visible dans le choix des armes (bombes d'une tonne que l'armée américaine elle-même s'interdit d'utiliser en zone densément peuplée), l'intensité des bombardements et l'usage de la famine comme arme de guerre. Il détaille deux doctrines militaires israéliennes qu'il juge en violation flagrante du droit international : la « doctrine Dahiya » (née de la guerre du Liban de 2006), qui prône une réaction délibérément disproportionnée visant l'environnement civil de l'adversaire plutôt que ses seules capacités militaires, et le « ciblage en chaîne », qu'il relie à l'objectif déclaré d'« éradiquer le Hamas » dans un territoire où la distinction entre civils et combattants serait, selon lui, matériellement impossible du fait de la densité de population de l'enclave.
Il analyse l'attaque du 7 octobre comme relevant, selon lui, d'une « barbarie réactive » du faible plutôt que d'une continuité avec le nazisme (rejetant la comparaison faite par Emmanuel Macron avec la Shoah comme absurde au regard du rapport de force), la rapprochant plutôt d'épisodes de violence anticoloniale (il cite un massacre commis en 1961 en Angola par un mouvement indépendantiste), tout en la jugeant stratégiquement catastrophique pour la cause palestinienne : selon lui, une lourde erreur de calcul de la part du Hamas, qui n'aurait pas anticipé la réoccupation systématique de Gaza par le gouvernement israélien le plus à droite de son histoire, ni l'effet de son attaque, qui aurait réunifié une société israélienne jusque-là divisée derrière un large soutien à la guerre (environ 80 %, selon lui).
Il documente l'évolution de l'alliance stratégique israélo-américaine, rappelant qu'elle n'existait pas dès la création de l'État d'Israël (la France, puis l'Allemagne de l'Ouest, en étaient les principaux soutiens militaires et financiers durant les vingt premières années), et ne s'est nouée qu'à partir du recul de l'influence américaine dans le monde arabe face à la montée du nationalisme nassérien, Israël devenant alors un allié militaire précieux pour la défense des intérêts pétroliers américains dans la région. Il juge Joe Biden et Donald Trump les deux présidents américains les plus pro-israéliens de l'histoire (Biden étant le premier président en exercice à se déclarer sioniste), et qualifie la guerre de Gaza de première guerre véritablement « conjointe » entre les États-Unis et Israël, les États-Unis ayant selon lui armé, financé et politiquement couvert l'effort de guerre israélien, notamment en s'opposant pendant plusieurs mois à tout appel au cessez-le-feu.
Il dénonce le « deux poids deux mesures » occidental entre les sanctions massives imposées à la Russie en 2022 et l'absence de sanctions comparables contre Israël, y voyant, avec la guerre de Gaza, la fin définitive et selon lui irréversible de la prétention idéologique occidentale à incarner un ordre international fondé sur le droit — un discours déjà mis à mal, selon lui, par la guerre du Kosovo (1999, menée sans mandat du Conseil de sécurité) et l'invasion de l'Irak (2003). Il situe cette bascule dans le cadre plus large d'une « nouvelle guerre froide » où la fin du « moment unipolaire » des années 1990 cède la place à une reconfiguration multipolaire portée par la remontée de la Russie (adossée aux hydrocarbures) et la croissance continue de la Chine et de l'Inde.
Il critique l'hypocrisie des dirigeants arabes (citant le royaume saoudien pleurant sur Gaza sans jamais reproduire l'embargo pétrolier de 1973) et explique la faible mobilisation populaire arabe par la nature répressive de la plupart de ces régimes plutôt que par une indifférence réelle des populations, rappelant le rôle qu'avait joué la solidarité avec la Palestine dans les mobilisations du printemps arabe égyptien de 2011. Concernant l'échec plus général des printemps arabes (thème de son livre Symptômes morbides), il l'attribue à l'absence d'une alternative progressiste combinant démocratisation politique et transformation socio-économique, et distingue structurellement les révolutions arabes de 1989 en Europe de l'Est : les régimes arabes renversés relevant souvent d'« États patrimoniaux » où une famille régnante s'approprie l'appareil d'État comme propriété privée, rendant leur renversement pacifique beaucoup plus difficile que celui de bureaucraties communistes dépourvues de propriété directe sur l'État.
Il relie enfin la persistance des tensions régionales au facteur pétrolier (qualifiant d'hypocrite le soutien occidental aux monarchies pétrolières comparé à la diabolisation de l'Iran malgré un bilan comparable ou pire en matière de droits humains), analyse le rôle ambivalent du Hezbollah libanais (à la fois mouvement de résistance né de l'occupation israélienne de 1982 et branche régionale de l'influence iranienne, dont la stratégie reste selon lui largement dictée par Téhéran), et conclut sur le risque, selon lui réel avec l'élection de Trump, d'une attaque conjointe américano-israélienne contre les installations nucléaires iraniennes, seuls les États-Unis disposant de l'armement nécessaire pour une telle opération.
Excerpts
Sur la fin de la crédibilité idéologique occidentale après la comparaison Ukraine-Gaza :
“« Cette guerre met fin à la prétention libérale de cette alliance atlantique [...] c'est la fin de toute cette prétention idéologique, je crois qu'elle est morte à jamais, il n'y a plus aucune crédibilité à la prétention occidentale devant cet énorme deux poids deux mesures qui a été cette juxtaposition de l'Ukraine et de Gaza. »”
Sur la nature du 7 octobre et la disproportion des violences :
“« Ce que fait Israël en tuant des dizaines de milliers de civils, dont 70 % de femmes et d'enfants selon les dernières estimations de l'ONU, qu'est-ce que c'est que cela ? C'est pas du terrorisme ? Bien sûr que c'est du terrorisme. Le terrorisme étatique est bien pire que le terrorisme des organisations. »”
Sur l'hypocrisie du soutien arabe officiel aux Palestiniens :
“« Le royaume saoudien verse des larmes de crocodile sur ce qui se passe à Gaza, mais c'est de l'hypocrisie pure. Il aurait suffi, s'il voulait vraiment aider les Gazaouis, de faire comme en 1973 : décréter un embargo pétrolier sur tous les États qui soutiennent la guerre menée par Israël [...] mais ils ont rien fait. »”