MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Elucid/Amable, Bruno

Amable, Bruno

professeur d'économie politique à l'Université de Genève, ancien prix du meilleur jeune économiste 2000, coauteur avec Stefano Palombarini de L'Illusion du bloc bourgeois et Où va le bloc bourgeois ?

NOTRE CHAOS POLITIQUE : explosion de la gauche, violence du bloc bourgeois - Bruno Amable

Elucid · Oct 5, 2024

▶ Watch on YouTube

Core ideas

Amable présente, avec Stefano Palombarini, une théorie des « blocs sociaux » : des ensembles de groupes sociaux aux attentes politiques convergentes, auxquels des stratégies politiques répondent par des programmes économiques et sociaux. Il analyse la crise politique française depuis les années 1980 comme la décomposition progressive des deux blocs historiques (gauche et droite), fracturés en leur sein par les effets des politiques néolibérales — la composante la plus éduquée et bourgeoise de chaque bloc se détachant de sa composante populaire, notamment autour de la question de l'intégration européenne, qui a permis d'unifier les groupes bourgeois de gauche et de droite autour d'un objectif commun de poursuite de l'intégration économique.

Il revient sur le « tournant de la rigueur » de 1983, qu'il refuse de présenter comme une rupture brutale ou une simple erreur corrigée : citant un article de Mathieu Fulla, il défend l'idée que ce tournant était préparé de longue date (il en fait remonter les racines à une composante de gauche du néolibéralisme dès les années 1930) et souligne que le déficit commercial invoqué comme justification était en réalité connu depuis longtemps et servit surtout de prétexte tactique. Il explique la conversion des socialistes par le poids sociologique du groupe administratif au pouvoir, structurellement plus favorable aux réformes néolibérales, et par une stratégie habile consistant à commencer par libéraliser des domaines peu sensibles pour la base ouvrière (secteur financier) avant de toucher, plus difficilement, à la relation de travail et à la protection sociale — la droite, elle, assumant plus tôt ces réformes dans les domaines sensibles, ce qui a constitué la différence pratique persistante entre les deux camps malgré leur conversion commune au néolibéralisme.

Il documente comment la désindustrialisation des années 1980, présentée à l'époque comme inévitable voire souhaitable par les élites intellectuelles de gauche, a affaibli la base ouvrière traditionnelle de la gauche, facilitant la recherche d'une base sociale alternative parmi les nouveaux emplois de service. Il conteste la pertinence de la grille de lecture « culturel versus économique » souvent utilisée pour analyser le clivage gauche-droite, la jugeant réductrice et instrumentalisée politiquement pour légitimer l'abandon des classes populaires jugées « culturellement régressives » — évolution qu'il retrace jusqu'à la note Terra Nova de 2012. Il relève également que le Front national, historiquement plutôt libéral à ses débuts, n'a connu qu'une brève parenthèse « sociale » (autour de 2012, achevée dès 2017) avant de revenir à sa constante historique d'hostilité à l'impôt et à l'État redistributeur, soulignant les liens historiques entre libéralisme économique et personnel politique issu de l'extrême droite (il cite Alain Madelin).

Il défend l'idée que le néolibéralisme place structurellement les principes du marché concurrentiel au-dessus de la souveraineté populaire — citant Ludwig von Mises louant en 1927 le sauvetage temporaire de la civilisation par Mussolini en attendant un retour possible à la société libérale — et relie cette logique à la constitutionnalisation de règles économiques soustraites au débat démocratique, illustrée par l'indépendance de la Banque centrale européenne.

Il retrace la genèse du « bloc bourgeois » comme tentative de constituer, à partir de la fracture interne des deux blocs traditionnels, un nouveau bloc social dominant regroupant les segments les plus aisés et éduqués de la gauche et de la droite — projet en germe dès les années 1980, comme l'illustre un livre de Jacques Delors coécrit avec Philippe Alexandre évoquant une alternance entre « sages de tous les camps » ne remettant rien en cause de fond, et des citations édifiantes de Delors sur la nécessité de « désacraliser » la protection sociale ou l'idée que les inégalités seraient un moteur de progrès. Il reprend le concept d'« extrême centre » de Pierre Serna pour souligner que cette stratégie n'a rien de modéré : les réformes mises en œuvre par le bloc bourgeois au pouvoir (ordonnances Macron) sont plus radicales que ce que la droite classique des années 1980-1990 avait elle-même envisagé.

Il précise que le bloc bourgeois se distingue structurellement des anciens blocs de gauche et de droite (qui étaient interclassistes) par une composition sociale nettement plus homogène — sa principale faiblesse étant justement sa faible taille numérique, ce qui le contraint à s'élargir constamment, mécaniquement vers la droite compte tenu de l'orientation politique déjà prise, expliquant selon lui la « droitisation » documentée de Macron au fil de son mandat, faite de concessions sur le terrain répressif et migratoire plutôt que de retour en arrière sur l'orientation néolibérale.

Il développe une distinction théorique entre trois dimensions de la domination (politique, institutionnelle, idéologique), expliquant que des groupes sociaux peuvent être dominés politiquement et institutionnellement tout en continuant d'exprimer leurs attentes dans le cadre du référentiel idéologique dominant (néolibéral), ce qui produirait un fort taux d'abstention chez les ouvriers plutôt qu'une mobilisation contestataire — un découragement qu'il attribue non seulement au matraquage médiatique de plusieurs décennies mais surtout à l'expérience concrète de gouvernements élus sur la promesse de changement n'ayant, selon lui, rien changé, renforçant l'idée qu' « il n'y a pas d'alternative ». Il souligne néanmoins que cette domination idéologique est déclinante, ce qui explique le recours croissant à la coercition répressive pour la maintenir.

Il définit le macronisme comme la mise en pratique de la stratégie du bloc bourgeois « avec les tares de l'individu Macron », soulignant que d'autres tentatives similaires (Bayrou, Delors lui-même y ayant renoncé) ont échoué faute d'un profil suffisamment nouveau et dynamique pour incarner une offre politique inédite, appuyé par un soutien idéologique, financier et médiatique considérable. Il analyse la dissolution de 2024 comme une erreur stratégique de précipitation ayant empêché la stratégie de division de la gauche (via la promotion de figures comme Raphaël Glucksmann) d'aboutir pleinement, et anticipe un possible retour à une bipartition gauche-droite plutôt qu'une tripartition durable, avec La France insoumise érigée en repoussoir absolu (« l'arc républicain ») pendant que le Rassemblement national se voit progressivement intégré à un bloc de droite renouvelé.

Il analyse en détail la nomination de Michel Barnier comme solution temporaire de faible légitimité (issu d'un parti arrivé presque dernier aux élections), destinée à gagner du temps avant une nouvelle dissolution, et relève l'incohérence du positionnement macroniste consistant à annoncer par avance la censure d'un gouvernement de gauche mais pas d'un gouvernement RN arrivé en tête — expliquée selon lui par la crainte que le programme du Nouveau Front populaire, en résonance avec des demandes majoritaires dans la population (abrogation de la réforme des retraites), n'aurait pas pu être combattu frontalement à l'Assemblée. Il analyse le piège tendu par le RN à la gauche sur une éventuelle niche parlementaire d'abrogation des retraites, recommandant de voter toute proposition allant dans ce sens indépendamment de son origine partisane plutôt que de s'abstenir par posture morale.

Il défend, contre l'analyse de son coauteur Stefano Palombarini, la purge de certains députés LFI comme une nécessité stratégique de clarification de ligne plutôt qu'une erreur, jugeant que la fragilité de la gauche tient précisément à l'absence d'une clarification équivalente à celle survenue à droite (où la droite radicale l'a emporté sur la droite modérée), la gauche restant handicapée par la persistance en son sein de figures issues du Parti socialiste toujours acquises, selon lui, à une stratégie de simple remplacement de Macron sans rupture de fond. Il conclut sur le concept de complémentarité institutionnelle : les réformes structurelles (comme la libéralisation financière des années 1980, dont les effets directs paraissaient anodins) produisent des effets induits différés sur d'autres domaines (protection sociale, retraites) qu'il juge insuffisamment anticipés dans le débat public, y compris à gauche.

Excerpts

Sur la véritable radicalité, non modérée, du bloc bourgeois :

“« Ces gens-là sont en fait très extrêmes, c'est-à-dire que c'est pas du tout des modérés [...] les politiques qui sont mises en œuvre, c'est des politiques tout à fait de changement radical, comme même la droite n'avait pas osé le faire. »”

Sur le mécanisme du découragement politique renforçant la domination idéologique :

“« Vous élisez des gens pour qu'ils changent quelque chose et ils ne changent rien : c'est une sorte de démonstration pratique qu'il n'y a pas d'alternative [...] même si on votait pour ceux qui disent qu'ils ont d'autres solutions, quand ils sont au pouvoir ils ne font rien, c'est bien la preuve qu'il n'y en a pas. »”

Sur l'occasion manquée d'écarter durablement les figures les plus modérées de la gauche :

“« On peut en vouloir à Macron de ne pas avoir accueilli ces gens-là suffisamment tôt pour que la gauche puisse en être débarrassée [...] ils auraient été disqualifiés avec Macron, et on en serait débarrassé pour de bon. »”