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Voy-Gillis, Anaïs

docteure en géographie, spécialiste des politiques industrielles, de la réindustrialisation et de la relocalisation

LA FRANCE EST DEVENUE LE PAYS LE PLUS DÉSINDUSTRIALISÉ D’EUROPE - Anaïs Voy-Gillis

Elucid · Feb 25, 2023

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Core ideas

Voy-Gillis définit d'abord précisément l'industrie (activité manufacturière transformant de la matière en produit fini en série, entre 9 % et 16 % du PIB français selon les périmètres statistiques retenus) et la désindustrialisation (recul du poids de l'industrie dans le PIB et l'emploi), avant de retracer l'histoire du discours favorable à la « désindustrialisation heureuse » né dans les années 1970-90 (théorie de l'« entreprise sans usine » de Serge Tchuruk, courbe en sourire valorisant seulement R&D et commercialisation) — un pari perdu selon elle, la France ayant sous-estimé l'importance de la proximité entre lieu d'innovation et lieu de production, et n'ayant pas anticipé que les pays receveurs de production chercheraient eux-mêmes à remonter les chaînes de valeur. Elle identifie quatre conséquences principales de la désindustrialisation : perte d'indépendance et d'autonomie stratégique (mise en évidence par les ruptures d'approvisionnement en période de tension géopolitique), conséquences sociales et territoriales (déséquilibres régionaux, familles marquées durablement), conséquences environnementales (importation du bilan carbone des produits fabriqués ailleurs, rendant la trajectoire climatique française dépendante des choix d'autres pays), et déséquilibre de la balance commerciale (déficit record de 160 milliards d'euros en novembre 2022, le plus élevé d'Europe).

Elle situe la bascule décisive entre les années 1980 et le tournant 1995-2005, avec trois facteurs cumulés : fermetures/délocalisations (accélérées par le modèle du « juste-à-temps » automobile poussant les sous-traitants à suivre les donneurs d'ordre en Europe de l'Est), externalisation d'activités périphériques (maintenance, nettoyage, gardiennage) faisant sortir des salariés de conventions collectives avantageuses tout en gonflant artificiellement les statistiques de tertiarisation, et automatisation/robotisation détruisant des emplois par gains de productivité. Elle oppose la trajectoire française à celle de l'Allemagne (qui a fait de l'industrie un pilier de la réunification, intégrant la Pologne, la République tchèque et la Hongrie dans son organisation industrielle pour équilibrer ses coûts) et du Royaume-Uni (qui a assumé de devenir une économie de services et une place financière), la France restant selon elle dans un « entre-deux » marqué par un dénigrement culturel persistant des métiers manuels, illustré par les difficultés concrètes rencontrées aujourd'hui par des entrepreneurs voulant relocaliser (perte de savoir-faire en soudure nucléaire, en tissage textile).

Elle documente l'échec des politiques de relance industrielle françaises : les 34 plans industriels d'Arnaud Montebourg au ministère du Redressement productif (2012-2014) réduits à 10 sous Emmanuel Macron, le CICE ayant peu bénéficié à l'industrie (secteur peu concerné par les bas salaires visés par la mesure) sans résultat net sur l'indice de production industrielle, qui reste en 2022 environ 10 % inférieur à son niveau de 2007, soit un retour 25 ans en arrière. Elle pointe des responsabilités partagées : choix politiques et administratifs mal adaptés au cadre européen imposant des politiques horizontales plutôt que verticales ; stratégies d'internationalisation des grands groupes français ayant conduit à employer davantage de salariés à l'étranger qu'en France (l'exemple de Renault passant de 100 000 emplois en France dans les années 1970 à 14 500 aujourd'hui) ; pratiques problématiques des grands donneurs d'ordre envers leurs sous-traitants (délais de paiement pouvant atteindre 180 jours, pression sur les prix) contrastant avec la solidarité inter-entreprises allemande et italienne (« chasser en meute ») ; et une naïveté des élites françaises face au dumping social, fiscal et environnemental pratiqué au sein même du marché unique européen, la réciprocité d'accès aux marchés publics européens (90 % d'ouverture côté UE, bien moins ailleurs) n'ayant été négociée qu'après dix à quinze ans.

Elle critique le refus par la Commission européenne du projet de fusion Alstom-Siemens dans le ferroviaire au nom du droit de la concurrence intra-européenne, sans prise en compte de la concurrence chinoise ou nord-américaine, et appelle à un usage plus offensif des mesures antidumping (citant le succès de la filière vélo grâce à une taxe antidumping) plutôt qu'à un renoncement présenté comme la défense du libre marché. Elle oppose la loi américaine de réduction de l'inflation (IRA), qui conditionne ses aides à l'assemblage sur le territoire américain, à l'approche française de soutien indifférencié à la demande (primes à la casse sans critère de localisation de production), et met en garde contre une nouvelle vague de désindustrialisation menacée par la flambée des prix de l'énergie (hausses de 40 % sur l'acier, entreprises comme BASF ou Valéo envisageant de délocaliser de nouveaux projets), combinée à une dérégulation du marché européen de l'électricité qu'elle juge absurde (un système où EDF reste le seul vrai producteur mais où les bénéfices ont longtemps profité aux actionnaires des fournisseurs alternatifs tandis que les pertes reviennent à EDF). Elle conclut en plaidant pour une véritable stratégie industrielle nationale assumée politiquement — rappelant qu'il n'existe pas de « souveraineté européenne » mais 27 souverainetés nationales, chaque État défendant d'abord ses propres intérêts — et pour une meilleure éducation des citoyens sur le lien entre consommation, emploi local et fiscalité, ainsi qu'une transparence accrue sur l'origine réelle des produits (nombre d'étapes de transformation effectuées en France).

Excerpts

Sur le pari perdu de la désindustrialisation « heureuse » des années 1980-90 :

“« On s'est dit finalement qu'on arriverait toujours à garder la mainmise sur les activités d'innovation, sans prendre en compte l'importance de la proximité entre lieu de l'innovation et notre production, et que ces pays n'allaient pas vouloir remonter les chaînes de valeur. »”

Sur l'absence de souveraineté européenne et la responsabilité des États nationaux :

“« Il n'y a pas de souveraineté européenne, il y a 27 souverainetés nationales [...] une nation normalement constituée cherche toujours à défendre ses intérêts et l'intérêt de son peuple avant de défendre les intérêts d'une instance supranationale — c'est ça qui manque peut-être aux élites françaises. »”

Sur l'absurdité de la dérégulation du marché européen de l'électricité :

“« Avant on avait EDF et les clients — un monopole, parce qu'il y a qu'un producteur d'énergie. Et à droite, après la libéralisation [...] on a le même producteur, mais on a enrichi des actionnaires qui se sont gavés pendant de très longues années, et quand ça va mal, on dit aux gens : retournez chez EDF. »”