Todd, Emmanuel
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Todd qualifie la dissolution de l'Assemblée nationale décidée par Macron en juin 2024 de « demi-coup d'État » : techniquement conforme à la lettre des institutions, mais contraire à leur esprit, du fait du délai extrêmement court laissé aux partis pour organiser la campagne. Il estime que, dans une démocratie où la morale démocratique aurait encore cours dans les catégories supérieures de la société, le président du Conseil constitutionnel, la présidente de l'Assemblée et le président du Sénat auraient dû se concerter pour reporter les élections à septembre plutôt que de laisser filer un scrutin aussi précipité — l'inaction de ces institutions étant pour lui le symptôme d'un vide plus général au sommet de la société.
Il situe cette crise dans un processus de longue durée qu'il découpe en trois phases : une « démocratie libérale » authentique reposant sur l'alphabétisation de masse et de grandes idéologies intégratrices (gaullisme, socialisme, communisme) ; une « oligarchie libérale » née de la stratification par l'éducation supérieure à partir des années 1980 (avec le traité de Maastricht comme moment fondateur du mépris des classes éduquées envers les classes populaires) ; et enfin un stade actuel de « dissolution » où même les catégories dirigeantes n'ont plus de projet collectif, rendant possibles toutes les aberrations politiques — Macron, le Brexit et Trump étant pour lui les symptômes convergents de cette même déliquescence dans les trois grandes démocraties libérales occidentales. Il relie ce vide idéologique à sa théorie des trois stades de la religion (actif, zombie, zéro) : la France aurait atteint le « stade zéro » religieux vers 2013 (marqué selon lui par l'acceptation sociale du mariage pour tous), stade auquel l'européisme lui-même, autrefois croyance « zombie » réelle portée par les catholiques en voie de déchristianisation, serait devenu un discours entièrement vide de contenu, y compris chez Macron.
Sur les causes économiques objectives de la crise, Todd pointe le vieillissement démographique français (âge médian passé de 30 à 40 ans depuis le milieu des années 1970, avec un corps électoral actif à âge médian autour de 50 ans malgré des figures politiques de plus en plus jeunes), la chute de la fécondité (1,65 enfant par femme, en partie due à la précarisation économique des jeunes) et surtout l'entrée du pays en déficit commercial structurel depuis l'introduction de l'euro et du libre-échange (jusqu'à 190 milliards d'euros de déficit en 2022). Il développe une thèse plus large sur le caractère rentier de l'ensemble de la société française : parce que le pays entier — y compris les classes populaires — dépend de termes de l'échange favorables prélevés sur le reste du monde plutôt que d'une production nationale réelle, le débat politique devient une lutte pour la répartition d'un surplus produit ailleurs, comparable selon lui à la « plèbe romaine », ce qui expliquerait en partie le manque de vitalité démocratique du pays.
Il retrace la généalogie du vote Front national/Rassemblement national comme un « conservatisme populaire » plutôt qu'un simple racisme ou une résurgence fasciste, en s'appuyant sur son travail statistique montrant que le vote FN des années 1990 était paradoxalement le plus fort dans les anciennes régions républicaines égalitaires et laïques (bassin parisien, façade méditerranéenne) plutôt que dans les régions de tradition familiale inégalitaire où prospérait historiquement l'extrême droite d'avant-guerre — un vote qu'il interprète comme une « exigence perverse d'assimilation » plutôt qu'un racisme différentialiste classique de type nazi. Il rejette explicitement toute comparaison avec la montée du fascisme des années 1930, soulignant que le RN recrute d'abord dans les catégories populaires (ouvriers, employés) alors que l'extrême droite d'avant-guerre était portée par les classes moyennes et la petite bourgeoisie. Il observe une possible extension récente du vote RN aux retraités pauvres et à une fraction des cadres, tout en restant prudent sur le caractère structurel de cette poussée, qu'il compare à des poussées antérieures (1988) qui s'étaient ensuite résorbées.
Sur le macronisme, Todd rappelle avoir identifié dès 2017 une corrélation négative extrême entre le vote Le Pen et le vote Macron, concluant que le « macronisme » n'a jamais été qu'une négation du « pénisme » — deux versions symétriques d'un même vide idéologique dans une société qui ne croit plus à rien (ni à l'Europe, ni au libre-échange, ni au néolibéralisme) sinon à la détestation mutuelle. Il qualifie cette dynamique de « nihiliste », précisant ne pas vouloir psychologiser Macron personnellement mais décrire un phénomène plus général propre aux sociétés occidentales contemporaines, où l'absence de croyance collective produit des individus qui « rétrécissent » plutôt que s'émancipent, malgré la vogue du développement personnel.
Sur l'antisémitisme, Todd développe une position personnelle affirmant que l'antisémitisme et le philosémitisme sont les deux faces d'une même obsession excessive pour la question juive, et se dit personnellement plus inquiet d'une conversion opportuniste de la droite classique (traditionnellement antisémite selon lui) et du RN à un discours philosémite affiché que des dérapages ponctuels de LFI liés au conflit à Gaza — allant jusqu'à dire qu'il se sentirait plus en sécurité, en cas de résurgence de violences antisémites, auprès d'un militant LFI que d'un militant de droite classique ou du RN.
Sur les scénarios électoraux, il analyse un « Front populaire » 2024 qui ne mériterait pas son nom au vu de la ségrégation confessionnelle du vote (57 % des ouvriers et employés non musulmans votant RN/Reconquête contre seulement 23 % pour le Front populaire, contre 77 % de vote Front populaire chez les catégories populaires musulmanes), et juge les programmes économiques du RN et du NFP largement compatibles (protectionnisme, réindustrialisation), le principal point de blocage entre eux étant selon lui la fixation identitaire réciproque plutôt que le fond économique. Il défend l'idée que la sortie des règles européennes (traité de Maastricht, contraintes budgétaires) est non seulement possible mais nécessaire, jugeant que l'« Europe » n'a de pouvoir de rétorsion que dans la mesure où les dirigeants français choisissent de lui obéir. Il propose enfin, comme piste de réconciliation, un « souverainisme inclusif » distinguant l'immigration ancienne (ayant produit des citoyens français d'origine musulmane à intégrer pleinement dans la nation) de l'immigration nouvelle incontrôlée (dont le contrôle serait légitime), concession réciproque qu'il juge peu probable mais seule capable, selon lui, d'éviter le scénario anglo-américain post-Brexit/Trump d'une haine intercommunautaire croissante plutôt qu'apaisée.
Excerpts
Sur la nature de « demi-coup d'État » de la dissolution :
“« Si la lettre des institutions a été respectée, le fait de provoquer dans ce genre de circonstances des élections si rapidement, mettant tous les partis dans une situation impossible, peut être considéré comme non conforme à l'esprit des institutions [...] c'est l'un des traits caractéristiques de nos démocraties libérales finissantes. »”
Sur le caractère rentier de la société française dans son ensemble :
“« On est tous un peu comme la plèbe romaine, on joue à la démocratie dans le contexte d'une situation économique qui dit qu'on est là à prélever un tribut sur le travail du reste du monde [...] on se bat pour une part de gâteau qui est produit ailleurs. »”
Sur la symétrie entre macronisme et vote Le Pen :
“« Être macroniste au départ, c'était juste être anti-Le Pen [...] le pénisme et le macronisme représentent la même chose, mais une même chose qui est assez difficile à définir : ce sont deux versions du vide, de l'état zéro des croyances. »”