Gaccio, Bruno
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Gaccio retrace un parcours social marqué par une origine ouvrière stéphanoise, une délinquance juvénile de quartier, et une rencontre décisive avec la Comédie de Saint-Étienne qui l'initie simultanément à la culture syndicale (CNT, anarchisme espagnol) et classique (théâtre), avant un passage par le café-théâtre parisien qui le mène aux Guignols de l'info, où il reste seize ans. Il décrit l'alchimie de l'équipe fondatrice — lui-même issu d'un milieu ouvrier, Benoît Delépine d'un milieu paysan, Jean-François Halin d'un milieu de classe moyenne — comme la combinaison nécessaire d'un « visionnaire, un curé et un voyou », et insiste sur la cohérence des personnages construits (une trentaine sur 350 marionnettes) comme clé technique du succès de l'émission, résultat direct de sa formation de scénariste plutôt que d'un simple humour de vanne.
Il attribue l'acuité critique des Guignols non à un talent supérieur mais au temps collectif consacré chaque matin à l'analyse de l'actualité (lecture des journaux, écoute des éditos), un luxe que le rythme de la vie salariée ordinaire interdit à la plupart des gens, et revendique un engagement politique assumé plutôt qu'une neutralité comique, distinguant sa propre sensibilité plus syndicale de celle de Jean-François Halin, plus centrée sur la dénonciation morale individuelle. Il relate en détail son rôle de porte-parole syndical lors de l'éviction de Pierre Lescure par Jean-Marie Messier en 2002, ayant fédéré près de 900 adhérents en trois semaines, interpellé publiquement Messier lors d'une assemblée générale des actionnaires, et compris que le levier réel du pouvoir résidait dans les actionnaires plutôt que dans la seule opinion publique — un épisode qui aboutit selon lui au départ de Messier après l'effondrement du cours de l'action Vivendi.
Il détaille longuement, citant des éléments issus d'un procès pénal, avoir fait l'objet en 2002 d'une opération de surveillance et de déstabilisation orchestrée par la hiérarchie de Canal+ (dont Gilles Caëlin, condamné) via un ancien agent de la DGSE, Pierre Martinet, engagé pour le suivre : filature, photographies de son domicile et de sa famille, et rédaction d'un « dossier homicide » de 40 pages détaillant un scénario visant à maquiller son agression en règlement de compte privé — un projet resté sans commencement d'exécution et révélé publiquement des années plus tard par la publication du livre de Martinet, avec l'accord de Gaccio. Le procès a abouti à des condamnations avec sursis pour plusieurs responsables des services généraux de Canal+, le tribunal ayant établi les faits notamment par la maladresse de Martinet (traces de géolocalisation, paiements par carte bancaire) contredisant les dénégations des accusés ; Gaccio relie cet épisode à une pratique plus large de fichage des employés (liaisons extraconjugales, malversations) utilisée comme moyen de pression pour des licenciements sans indemnité.
Il développe une analyse de la disparition de l'humour satirique et critique à la télévision française, qu'il situe dans une généalogie allant de Hara-Kiri et Cavana dans les années 1960 à Canal+ et aux Guignols dans les années 1980-1990, expliquant l'absence de relève par la disparition du modèle économique (les Guignols coûtaient 15 millions d'euros par an) et par un changement d'état d'esprit des dirigeants de chaînes, qui ne financent plus une critique susceptible de gêner leurs propres intérêts d'actionnaires — illustré selon lui par la relation entre Nicolas Sarkozy et Vincent Bolloré. Il oppose cette époque à la période actuelle, marquée par l'absence quasi totale d'émissions capables de dire frontalement aux téléspectateurs qu'un candidat ne devrait pas être élu, contribuant selon lui à une forme d'« idiocratie » où l'absence d'esprit critique laisse le champ libre à des figures politiques qu'il juge dangereuses.
Il livre un récit personnel de sa participation aux manifestations des gilets jaunes (une vingtaine de samedis), décrivant une violence policière qu'il juge disproportionnée et contraire à sa distinction entre « maintien de l'ordre » et « garder la paix », tout en affirmant son respect pour les policiers du pôle financier ou intervenus lors d'attentats (Bataclan, Hyper Cacher). Il relie son engagement en 2022 auprès du Parlement de l'Union populaire (programme porté par Jean-Luc Mélenchon) à une inquiétude concernant le fonctionnement du « conseil de défense » sous Emmanuel Macron, qu'il juge symptomatique d'une dérive institutionnelle de la Ve République vers l'opacité et la concentration du pouvoir. Il conclut sur une réflexion, nourrie par ses cours universitaires sur le vote blanc, la liberté d'expression et la construction narrative de personnages, sur l'inégale répartition de la lecture et de l'esprit critique parmi les jeunes générations, et cite la tirade des « non merci » de Cyrano de Bergerac comme résumé de son propre rapport au compromis et à la télévision.
Excerpts
“« Le projet c'est de mettre de la coke dans le scooter [...] mais entre le moment où on te dit que tu vends de la drogue et le moment où on dit non il n'en prend pas, il se passe un mois ou deux pendant lesquels tu es sali — le jeu c'est ça, c'est salir un syndicaliste [...] il y a un binôme qui doit me flinguer plus un chef qui doit les guider. »”
“« C'est là que je comprends que notre force c'est les actionnaires — ce Messier, il n'est que président désigné par des actionnaires [...] il faut juste faire comprendre aux actionnaires que ces gens-là vont déranger plus qu'arranger. »”
“« Aujourd'hui tu es dans une configuration où il n'y a plus une seule émission capable de dire "vous allez vraiment voter pour ce con-là" [...] on a perdu ça complètement, c'est pour ça que je m'engage en politique maintenant — les actifs dans l'idiotie gagnent toujours sur les passifs dans l'intelligence. »”