Fourquet, Jérôme
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Fourquet documente l'effondrement électoral des deux partis historiques (PS et LR), dont le score cumulé au premier tour de 2022 (6,4 %) est inférieur à celui d'Éric Zemour seul, et interprète cette situation avec la formule de Gramsci sur la crise comme « moment où le vieux monde ne veut pas mourir et le nouveau monde ne parvient pas à naître » : le clivage gauche-droite n'a pas disparu dans les consciences individuelles, mais n'est plus le clivage structurant, supplanté par un nouvel axe autour du rapport à la mondialisation et à la construction européenne, dont le référendum de Maastricht (1992) constitue la première manifestation électorale et qu'Emmanuel Macron a su agréger en 2017 en un bloc central inédit.
Il détaille la recomposition de l'électorat macroniste entre 2017 et 2022 : une perte nette dans l'électorat de gauche (hollandiste et mélenchoniste) largement compensée par un afflux massif de l'ancien électorat sarkoziste (passant de 17 % à 47 % de vote Macron), expliquant l'effondrement concomitant de Valérie Pécresse. Il caractérise sociologiquement cet électorat (cadres du privé, retraités aisés, Français de l'étranger, « France triple A » des métropoles et zones littorales désirables) et introduit une cartographie originale du « survote Macron » révélant la survivance de la « dorsale de l'Ouest intérieur » (Manche à Vendée), zone de catholicisme historiquement fort (le « catholicisme zombie » d'Emmanuel Todd) caractérisée par l'auto-organisation économique et le plein emploi.
Il présente une tripartition de l'échiquier politique français : le bloc central macroniste, un bloc mélenchoniste composite agrégeant électorat de gauche diplômé des métropoles, banlieues populaires issues de l'immigration, restes du mouvement ouvrier syndical, néo-ruraux écologistes du sud et une partie des outre-mer marquée par le passif colonial, et le bloc lepéniste ancré dans la « France périphérique » de Christophe Guilluy. Il analyse le mouvement des Gilets jaunes comme sociologiquement mouvant dans le temps (initialement porté par un « peuple de la route » interclassiste plutôt proche du RN, avant une reprise en main par des militants de gauche via la revendication du RIC) et relève une corrélation entre score RN et faiblesse de l'identité locale (grande couronne parisienne, régions sans folklore ni club sportif fédérateur), le cadre national devenant alors le seul cadre de référence disponible.
Il quantifie la « montée des eaux bleu marine » du Rassemblement national en comparant les scores de Jean-Marie Le Pen (2002, 18 % au second tour) et Marine Le Pen (2022, 41,5 %), et l'écart de voix avec le vainqueur (passé de 20 millions à 5,5 millions), illustrant la formule « les plafonds d'hier sont devenus les planchers d'aujourd'hui » par l'évolution de la génération ayant eu 18-24 ans en 2002 (7 % de vote FN alors, 47 % de vote RN vingt ans plus tard pour la même cohorte). Il attribue cette dynamique à plusieurs facteurs concomitants : une hausse objective de l'insécurité (indicateurs choisis : policiers blessés, cambriolages, mortiers d'artifice, refus d'obtempérer, population carcérale passée de 50 000 à 70 000 détenus), un processus de « décivilisation » au sens de Norbert Elias (relâchement du contrôle pulsionnel individuel, contestations d'autorité multipliées — arbitres amateurs, personnels soignants, guichets), et une explosion de la France pavillonnaire périphérique que le RN aurait su cibler culturellement (contraste construit avec les quartiers de logement social).
Il documente, via l'étude des prénoms arabo-musulmans donnés aux nouveau-nés (méthode développée avec Sylvain Manternach), une progression continue depuis les années 1980 jusqu'à plus de 21 % en 2020, qu'il relie chronologiquement à la percée électorale du Front national (fondé en 1972 mais inaudible jusqu'au milieu des années 1980, une fois un certain volume de population immigrée atteint). Il relativise l'impact électoral direct des attentats terroristes de 2015-2017, ne constatant pas de « traumatisme historique » spectaculaire (au sens du concept de Paul Bois) mais plutôt une contribution à un « bruit de fond » de tectonique lente des plaques électorales, et attribue le regain d'observance religieuse musulmane en France à trois facteurs conjoints : un mouvement mondial de réislamisation financé par les pétromonarchies depuis la fin des années 1980, un mécanisme sociologique de « retournement du stigmate » (Erving Goffman) chez des populations se sentant assignées à leur origine, et un effet de concentration géographique/communautaire limitant l'individualisation observée par ailleurs dans la société.
Excerpts
Sur la crise du système politique selon la formule de Gramsci :
“« On est dans cet entre-deux, le moment où le vieux monde ne veut pas mourir et le nouveau monde ne parvient pas complètement à naître [...] un affaiblissement de la signification du clivage gauche-droite qui n'est plus le clivage dominant et structurant. »”
Sur l'ampleur inédite de la recomposition de l'électorat macroniste :
“« Un candidat principal d'une élection à l'autre voit la composition de son électorat se modifier substantiellement, c'est quelque chose qu'on avait de mémoire quasiment jamais vu [...] les électeurs de Nicolas Sarkozy 2012 [...] c'est quasiment un sur deux, 47 %, qui a voté pour Emmanuel Macron [en 2022]. »”
Sur la « montée des eaux bleu marine » du vote Le Pen en vingt ans :
“« En 2002, le score de Jean-Marie Le Pen est entre 9 et 12 ou 13 % [dans la diagonale bucolique] ; vingt ans plus tard, dans ces mêmes endroits, sa fille fait à minima 40 % [...] les plafonds d'hier sont devenus les planchers d'aujourd'hui. »”