MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Elucid/Harbulot, Christian

Harbulot, Christian

spécialiste de l'intelligence économique, initiateur du concept de « guerre économique » en France, fondateur et directeur de l'École de guerre économique

LA FRANCE SOUS DÉPENDANCE : notre naïveté face à la guerre économique - Christian Harbulot

Elucid · Jan 13, 2024

▶ Watch on YouTube

Core ideas

Harbulot définit la guerre économique comme une confrontation entre acteurs pour capter et contrôler des richesses et accroître leur puissance par l'économie, notion selon lui longtemps négligée en France malgré son émergence conceptuelle au début du XXe siècle avec la Première Guerre mondiale. Il défend une thèse centrale : la puissance des États se joue désormais moins sur le terrain militaire classique (clausewitzien) que sur celui de la « guerre économique du temps de paix », illustrant ce paradoxe par le cas américain — première puissance mondiale sur ce terrain, mais accumulant les revers géostratégiques depuis le Vietnam (Afghanistan, Irak, Libye, Syrie) — et par la résilience économique russe face aux sanctions occidentales post-2022, qu'il juge incomprise par une grille de lecture occidentale trop focalisée sur l'anticommunisme ou l'antipoutinisme.

Il affirme, en s'appuyant sur un sondage mené auprès des milieux professionnels de l'intelligence économique, que les États-Unis sont perçus comme la puissance ayant historiquement le plus nui aux intérêts économiques français depuis 1945, citant Georges-Henri Soutou pour situer l'origine de cette dépendance dans l'acceptation implicite, dès la Libération, de bases militaires américaines en échange d'une protection contre le Parti communiste français et une éventuelle tentation « titiste » — dépendance renforcée selon lui par le plan Marshall. Il critique la déclaration de Macron sur une « économie de guerre » comme un contresens, la France n'ayant selon lui ni le socle industriel ni la mobilisation mentale nécessaires, contrairement à la Russie qui y serait parvenue malgré son régime autoritaire.

Il détaille les méthodes américaines de domination économique : contrôle historique de la production de connaissance (édition scientifique, standards universitaires, cabinets de conseil et d'audit dominant le marché mondial, illustré par un cas concret dans l'industrie de l'eau où des cabinets américains auraient poussé des gouvernements de pays émergents à modifier leurs procédures d'appel d'offres au détriment de groupes français) et usage de l'extraterritorialité du droit américain — décrivant le mécanisme de ciblage judiciaire de dirigeants de groupes non américains (citant le cas Pierucci/Alstom) via enquête du renseignement américain, pression psychologique et menace de procès, présenté comme un « rouleau compresseur » visant à affaiblir des concurrents étrangers sous couvert de lutte anticorruption initiée via l'OCDE.

Il pointe une double dépendance française, aux États-Unis et désormais à la Chine, illustrée selon lui par la contradiction du gouvernement français appelant à la fois à « faire venir l'argent chinois » et à renforcer la surveillance des services chinois, contradiction qu'il oppose à la lucidité de de Gaulle en 1945 (acceptant l'aide américaine tout en cherchant ensuite à réduire cette dépendance) ou d'Édith Cresson et Édouard Balladur, qu'il cite comme rares responsables politiques ayant selon lui compris l'enjeu de l'accroissement de puissance par l'économie. Il relève une désynchronisation des intérêts nationaux au sein de l'Union européenne (citant le rôle des Pays-Bas comme hub d'importation chinois, et l'accord bilatéral germano-russe sur le gaz) empêchant toute unité stratégique européenne, et évoque un ancien appareil de renseignement économique français plus offensif dans les années 1960-1980 (citant une opération d'espionnage industriel américain sous Pierre Marion) tombé en sommeil pendant la coopération antiterroriste post-11-Septembre, mais qui recommencerait selon lui à se réactiver.

Il défend enfin l'idée que la société civile — et non la classe politique actuelle, qu'il juge acquise à la dépendance — doit porter la mobilisation cognitive nécessaire, à travers un exemple concret (la dénonciation par des structures privées du financement de partis politiques français par des fondations allemandes hostiles au nucléaire), et appelle à un protectionnisme ciblé « là où c'est nécessaire » plutôt que dogmatique. Il conclut sur l'atout que représenterait la pluralité culturelle européenne face à un modèle américain qu'il juge culturellement appauvri malgré sa domination technologique (GAFAM), et sur la nécessité de repenser la stratégie française vis-à-vis de l'Afrique, qu'il décrit comme historiquement dépourvue de vision stratégique cohérente.

Excerpts

Sur la véritable identité de la puissance ayant le plus nui aux intérêts français :

“« Ce sont les États-Unis d'Amérique qui, au regard de l'histoire du XXe siècle et du début du XXIe, sont finalement la puissance qui nous a fait le plus de mal en termes de puissance par rapport à nos intérêts économiques [...] nous sommes sous dépendance des États-Unis d'Amérique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. »”

Sur le mécanisme du « rouleau compresseur » judiciaire américain :

“« Le renseignement américain va mener des enquêtes sur chaque négociateur [...] et lorsqu'il découvre qu'il peut identifier des fonctionnaires locaux, il va au contact, soit les acheter, soit exercer une pression [...] après, arrive le Département de la Justice qui monte un dossier d'inculpation judiciaire pour dire au groupe : vous êtes un groupe corrompu. »”

Sur la contradiction de la politique française vis-à-vis de la Chine :

“« On peut effectivement faire monter en puissance la notion de sécurité économique [...] mais on ne peut pas dire "nous avons besoin de l'argent chinois" [...] la question, c'est qu'est-ce que ça nous coûte en termes de puissance [...] le pouvoir politique français n'a pas de grille de lecture réelle sur l'accroissement de puissance par l'économie. »”