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Todd, Emmanuel

historien, démographe et anthropologue, auteur de La Défaite de l'Occident et de nombreux ouvrages sur les structures familiales et les trajectoires nationales

TRUMP ET POUTINE CONTRE L’EUROPE : les illusions occidentales volent en éclats - Emmanuel Todd

Elucid · Mar 29, 2025

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Core ideas

Todd développe l'hypothèse que l'élection de Trump est une conséquence directe de la défaite stratégique et économique des États-Unis face à la Russie en Ukraine — une défaite qu'il avait annoncée dès le début du conflit et qu'il assimile, par son ampleur, à un tournant comparable à celui d'un adversaire à parité plutôt qu'à un échec périphérique de type Vietnam ou Afghanistan. Il avance ensuite une hypothèse plus récente et selon lui plus surprenante pour comprendre le comportement erratique de l'administration Trump : une dimension raciale centrale, largement occultée dans le débat public, qui verrait dans le trumpisme une tentative de « contre-révolution blanche » réactivant l'opposition historique entre Blancs et Noirs constitutive, selon lui, de la démocratie américaine depuis ses origines (l'égalité blanche s'étant historiquement construite en miroir de l'infériorisation noire). Il illustre cette thèse par la composition quasi exclusivement blanche de l'administration Trump, le démantèlement des politiques de diversité et d'inclusion, l'interprétation des attaques d'Elon Musk contre l'État fédéral comme visant indirectement un bassin d'emploi majoritairement noir (Washington D.C.), et l'attribution d'un droit d'asile accéléré à des fermiers blancs sud-africains dans le contexte des politiques de redistribution des terres en Afrique du Sud. Il nuance toutefois cette hypothèse en notant la forte surreprésentation de personnes d'origine indienne ou chinoise dans la Silicon Valley et l'administration, ce qui l'amène à prédire l'échec structurel de cette « contre-révolution blanche » : le niveau éducatif des populations blanches américaines ayant décliné depuis l'époque de la ségrégation, il juge impossible de reconstituer un « peuple des seigneurs » sur cette base.

Il transpose cette analyse à un dilemme stratégique qu'il compare à celui du gouvernement russe de 1917 après la révolution : Trump devrait choisir, comme Lénine à Brest-Litovsk, entre poursuivre l'affrontement extérieur (avec la Russie) ou se consacrer à sa « révolution intérieure » raciale, ce choix étant selon lui rendu incertain par la dépendance structurelle de la puissance américaine à la suprématie du dollar (dont la remise en cause par les BRICS menacerait le niveau de vie américain) qui pousserait à son tour vers la continuation du conflit avec la Russie et son allié chinois. Il analyse la posture de Trump envers la Russie comme une « réhumanisation » radicale de Poutine par rapport au discours occidental antérieur, tout en soulignant que l'imprévisibilité et la versatilité de Trump (illustrée par son revirement sur l'Ukraine, ses menaces contre le Danemark et le Groenland) rendraient les Russes plus méfiants encore que par le passé quant à la possibilité de signer un accord durable avec les États-Unis — les poussant, selon lui, à chercher des garanties militaires concrètes sur le terrain (contrôle d'Odessa évoqué dans les médias russes) plutôt qu'à se fier à un futur traité.

Il développe une mise en garde sérieuse sur le risque d'usage d'armes nucléaires tactiques par la Russie en cas de remobilisation militaire massive de l'Allemagne contre elle, rappelant que la doctrine militaire russe prévoirait ce recours en cas de menace existentielle perçue sur l'État russe, et juge dangereux le mépris médiatique envers cette possibilité. Il qualifie de « génie stratégique » ironique la proposition d'Emmanuel Macron de partager la dissuasion nucléaire française avec l'Allemagne, y voyant le risque de créer, au nom d'une menace russe qu'il juge largement fictive, la première puissance militaire conventionnelle du continent dotée de l'arme nucléaire. Il documente, cartes à l'appui, la disproportion entre les ressources militaires de l'OTAN et de la Russie (budget militaire de l'OTAN largement supérieur, 22 000 avions contre 5 000, douze porte-avions contre zéro opérationnel) pour souligner l'absurdité, selon lui, du bellicisme européen actuel — qu'il explique non par une menace réelle mais par la peur structurelle de l'Union européenne face à la paix : une entité sans souveraineté propre (l'euro ayant selon lui « vaporisé » les souverainetés nationales sans construire de souveraineté supérieure) ne fonctionnerait que par réaction aux crises (financière de 2008, Covid, guerre d'Ukraine) et s'effondrerait faute d'un ennemi ou d'une crise à laquelle réagir.

Il développe une comparaison cartographique entre les trajectoires économiques européennes depuis le début de la guerre : croissance russe robuste (les sanctions occidentales ayant, selon des économistes comme James Galbraith, permis à la Russie un protectionnisme et une réindustrialisation qu'elle n'aurait jamais pu s'imposer elle-même), stagnation américaine relative, récession allemande et autrichienne, quasi-stagnation française et britannique accompagnée d'un endettement massif. Il interprète la remontée récente de la mortalité infantile française — indicateur qu'il avait utilisé pour prédire l'effondrement de l'URSS — comme un signal de gravité comparable, tout en notant avec surprise que la mortalité infantile russe serait récemment passée sous le niveau français, signe selon lui d'une capacité de structuration sociale supérieure dans les pays de tradition plus autoritaire (Allemagne, Russie) par rapport aux sociétés individualistes libérales (France, États-Unis, Royaume-Uni) dans le contexte actuel de délitement des cadres religieux et moraux hérités.

Il analyse l'euro comme un instrument conçu à l'origine (par des concepteurs souhaitant discipliner les travailleurs français à la manière allemande) pour imposer une rigueur budgétaire de type deutschemark, mais dont l'effet paradoxal aurait été de libérer la France et les États-Unis (via le statut du dollar) de toute contrainte réelle de change, leur permettant d'exprimer sans limite leurs tendances à l'endettement et au déficit commercial — contrairement à l'Allemagne, restée disciplinée par sa mémoire historique de l'hyperinflation de Weimar. Il identifie l'Allemagne comme la seule puissance européenne réellement capable de se réarmer significativement (grâce à l'absence de problème d'endettement, malgré sa récession industrielle), la qualifiant de « société machine » pensant exclusivement en termes de facteurs de production, et documente sa stratégie migratoire de très grande ampleur (accueil massif de populations polonaise, roumaine, croate et surtout ukrainienne) comme une politique délibérée de constitution d'une réserve de population active d'origine slave, dans la continuité d'une tradition historique allemande d'absorption des populations slaves — une lecture selon laquelle l'intervention allemande précoce dans la crise ukrainienne de 2014 relevait moins d'un attachement au destin ukrainien que d'un intérêt démographique et industriel.

Il critique la fonction des médias occidentaux non pas tant comme désinformant les opinions publiques (qu'il juge structurellement moins réceptives à la propagande de politique étrangère) que comme désinformant les gouvernants eux-mêmes, la classe journalistique française lui semblant selon lui plus bellicisme que la classe politique, ce qui créerait une dynamique où tout responsable politique s'écartant de la posture bellicist risquerait d'être « massacré » par la presse d'establishment. Il situe la crise actuelle dans une dynamique de longue durée de « sécession des élites » (empruntant le concept à Christopher Lasch) résultant de la démocratisation de l'enseignement supérieur, qui aurait produit une stratification nouvelle entre une fraction éduquée vivant entre elle et le reste de la population, à l'origine selon lui de l'émergence simultanée de multiples populismes nationaux distincts (plutôt que d'un populisme international unifié) — il propose une typologie croisant le rapport à la production/consommation (pays producteurs comme l'Allemagne ou l'Italie versus pays consommateurs comme la France, le Royaume-Uni et les États-Unis) et le rapport égalitaire/inégalitaire hérité des structures familiales et religieuses (protestantisme inégalitaire, catholicisme égalitaire), pour expliquer les différences de nature entre le Rassemblement national français, l'AfD allemande ou le régime de Poutine, et récuse toute équivalence entre le trumpisme et le poutinisme (le régime russe ayant, contrairement à l'entourage de Trump, mis au pas ses propres oligarques dès son instauration).

Il conclut sur une note relativement optimiste concernant le risque de guerre généralisée, estimant que le vieillissement démographique généralisé (y compris en Chine, dont il souligne la chute rapide de fécondité et la contraction imminente de la population active) prive le monde contemporain du dynamisme démographique différentiel qui avait alimenté les rivalités impériales du début du XXe siècle, rendant l'hypothèse d'un basculement progressif vers la paix moins absurde qu'il n'y paraît si le retrait américain se confirme. Concernant la France, il reconnaît que les indicateurs objectifs (désindustrialisation, mortalité infantile, niveau éducatif, effondrement de l'avantage démographique historique) invitent au pessimisme, mais mise sur le pragmatisme et le « manque de sérieux » supposé des Français — par contraste avec l'esprit de système allemand ou américain, historiquement associé aux formes les plus virulentes de racisme — comme facteur de résilience face à la crise à venir.

Excerpts

Sur l'hypothèse raciale centrale au trumpisme :

“« Il faut revenir à ce fil directeur de toute l'histoire américaine qui est le racisme anti-noir [...] la démocratie américaine, le principe de l'égalité blanche, est né en contrepartie de la diabolisation des Noirs. »”

Sur la peur de la paix comme moteur du bellicisme européen :

“« Si l'Europe cesse d'affronter des crises, elle se désagrège [...] L'Europe n'est plus qu'un système qui agit en contre : il n'y a plus de volonté, il n'y a plus d'espoir, il n'y a pas d'horizon positif. C'est pour ça qu'ils ont peur de la paix, fondamentalement. »”

Sur l'euro comme instrument de discipline retourné en son contraire :

“« L'idée de l'euro dans ses concepteurs, c'était que c'était un instrument de discipline [...] mais une fois qu'on rentre dans l'euro, c'est comme si on arrivait bien au chaud, on peut faire n'importe quoi. Cette monnaie a été fabriquée pour nous discipliner, et elle nous a permis d'exprimer le pire de nos tendances laxistes. Bravo Maastricht. »”