Jaquet, Chantal
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Jaquet explique avoir forgé le terme « transclasse » pour dépasser les catégories trop simplistes d'« ascension sociale » (connotation positive) et de « déclassement » (connotation négative) et désigner plus neutralement les parcours d'individus franchissant les barrières de classe dans un sens ou dans l'autre. Elle distingue plusieurs types de trajectoires — le cumul total de capitaux (économique, culturel, social, symbolique) depuis une situation de pauvreté totale, mais aussi des trajectoires partielles comme les « transclasses par l'école » (qui acquièrent un capital culturel sans capital économique équivalent) ou « par le sport » (souvent moqués comme « parvenus » aux ressources intellectuelles jugées moindres). Elle cite des statistiques françaises relativement stables (environ 3 personnes sur 10 changent de catégorie sociale par rapport à leurs parents, avec un écart selon le genre : 28 % pour les hommes contre 21 % pour les femmes par rapport au père) et souligne que la mobilité sociale reste plus faible aux États-Unis, pourtant mythifiés comme pays de l'« American Dream », que dans les pays scandinaves.
Elle analyse la reproduction sociale comme un phénomène propre aux sociétés de classes (par opposition aux sociétés d'ordres ou de castes, où le franchissement des frontières sociales était structurellement impossible), apparu avec le capitalisme, et souligne son intérêt idéologique pour les classes dominantes : maintenir un espoir de mobilité individuelle permet de prévenir les révoltes tout en imputant aux individus la responsabilité de leur propre position sociale. Elle développe une critique approfondie du concept de « mérite », qu'elle qualifie de fiction logiquement intenable : si les qualités personnelles sont innées, on n'a aucun mérite à en bénéficier (elles ont été données) ; si elles sont acquises, il devient impossible de démêler ce qui revient à l'individu de ce qui revient à sa famille, à ses rencontres et aux institutions qui l'ont formé — illustré par le cas des « enfants sauvages » étudiés par Lucien Malson, incapables de se développer seuls malgré un potentiel inné supposé. Elle conclut que « celui qui affirme avoir du mérite est un ingrat », oubliant tout ce qui a rendu sa réussite possible.
S'appuyant sur la distinction spinoziste entre nécessité « contrainte » (déterminée de l'extérieur) et nécessité « libre » (déterminée de l'intérieur, par la connaissance des causes), elle rejette le concept de libre arbitre comme un « pouvoir de choix absolu sans aucune cause », le qualifiant de discours vide de sens, tout en maintenant une distinction entre une détermination qui nous « écrase » et une détermination qui nous « exprime » à travers la connaissance de nos propres motivations. Elle applique cette grille à la question de la volonté et du « don » scolaire, présentés tous deux comme des fictions masquant une ignorance des causes réelles : la vraie question n'est pas de savoir qui est « doué » ou travailleur, mais pourquoi certains enfants s'efforcent sans obtenir de résultats et pourquoi d'autres n'arrivent même pas à s'efforcer — question qui renvoie selon elle aux conditions matérielles et culturelles ayant façonné leur rapport à l'apprentissage bien avant l'entrée à l'école.
Elle documente un exemple historique concret de mobilité collective réussie : un village savoyard d'une cinquantaine d'habitants où deux institutrices, elles-mêmes issues de milieux populaires et recrutées par le même système d'écoles normales, ont permis sur trois générations à plusieurs enfants d'accéder à l'agrégation de philosophie et au métier d'instituteur — phénomène qui s'est interrompu après les années 1970 lorsque le concours d'entrée à l'École normale a été déplacé après le baccalauréat et que les enfants boursiers ont été mêlés aux lycées ordinaires, perdant l'environnement culturel spécifique qui les portait. Elle insiste sur le fait que les conditions purement économiques (bourses, aides) sont nécessaires mais insuffisantes sans un accompagnement culturel actif, et que la possibilité de s'identifier à des enseignants issus des mêmes milieux populaires joue un rôle décisif — condition de plus en plus rare aujourd'hui selon elle, le corps enseignant s'étant socialement diversifié dans l'autre sens.
Elle développe une critique politique de la valorisation médiatique et politique des récits de transclasses, qu'elle interprète comme un « écran de fumée » servant à masquer l'immobilisme structurel des sociétés et l'ampleur des inégalités, citant la formule de Paul Pasquali selon laquelle on aurait affaire non à une « méritocratie » mais à une « héritocratie ». Elle insiste sur le fait que l'objectif politique ne devrait pas être de multiplier les transclasses individuels (passer de 3/10 à 7/10) mais d'abolir collectivement les barrières pour tous, mettant en garde contre la « bonne conscience » que procure la mise en avant de quelques réussites individuelles pendant que la majorité reste dans des conditions précaires. Elle analyse la position paradoxale du transclasse, tiraillé entre deux milieux (illustrée par Annie Ernaux, qui aurait refusé la posture de « transclasse satisfaite » pour donner voix à ceux qui restent sans place, contrairement selon elle à Pierre Bourdieu, dont le terme de « transfuge de classe » qu'il s'applique à lui-même comporte une connotation péjorative de fuite), et pose la question éthique centrale : que fait le transclasse de sa position privilégiée — la met-il au service d'une plus grande justice, ou s'en sert-il pour mépriser ceux restés derrière ?
Elle développe le rôle des « affects » au sens spinoziste (modifications de la puissance d'agir, non réductibles aux émotions ordinaires) — joie, tristesse, honte, ressentiment, désir de revanche — comme énergie nécessaire mais non suffisante pour accomplir un parcours de transclasse, qu'elle refuse d'expliquer par une « ambition » isolée (elle-même toujours ambition de quelque chose, nécessitant des modèles alternatifs concrets, comme l'illustre le personnage de Julien Sorel s'inspirant de Napoléon). Elle forge le concept de « complexion » pour désigner ce faisceau de déterminations nouées ensemble (familiales, économiques, institutionnelles, affectives, relationnelles) qui rend possible, rétrospectivement seulement, la compréhension d'une trajectoire. Elle relie enfin sa réflexion sur les transclasses à une critique plus large de l'identité individuelle comme fiction substantielle, défendant une conception relationnelle du moi (nous sommes des « êtres de relation », « faits de bric et de broc ») que le parcours du transclasse rendrait particulièrement visible.
Excerpts
Sur l'impossibilité logique du mérite personnel :
“« Comment arriver à discerner le mérite personnel [...] si nos qualités ne sont pas innées mais acquises, comment démêler ce qui revient à soi, ce qui revient à la famille, ce qui revient aux rencontres, ce qui revient aux institutions ? [...] quand quelqu'un affirme qu'il a du mérite, je dirais que c'est un ingrat. »”
Sur le récit du transclasse comme écran de fumée politique :
“« Les transclasses sont parfois mis en vitrine comme exemple de réussite pour masquer le fait que la reproduction sociale, avec son cortège d'injustice, est extrêmement puissante [...] la valorisation de l'ascension sociale, c'est parfois un écran de fumée. »”
Sur la vraie question éthique posée par la position du transclasse :
“« Est-ce qu'on ne déchoit pas lorsqu'on monte sur le podium et qu'on s'en sert pour écraser, mépriser les autres ? Est-ce qu'on ne se dégrade pas moralement ? C'est ça la vraie question du transclasse. »”