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Badie, Bertrand

professeur émérite à Sciences Po Paris, spécialiste de sociologie des relations internationales, auteur de L'Impuissance de la puissance, Le Temps des humiliés et L'Art de la paix

L'HUMILIATION ET L'IMPUNITÉ : les causes ignorées de la guerre, qui aggravent tout - Bertrand Badie

Elucid · Jul 5, 2025

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Core ideas

Badie part d'un paradoxe qu'il juge structurant depuis 1945 : la puissance militaire est de plus en plus destructrice et coûteuse, mais de moins en moins efficace pour atteindre des objectifs politiques — il dénombre environ 500 guerres depuis 1945 et estime que la quasi-totalité n'a pas atteint son objectif déclaré (citant les échecs français en Indochine, américain et soviétique en Afghanistan, américain au Vietnam et en Irak, russe en Ukraine). Il explique ce basculement, théorisé dans son propre ouvrage L'Impuissance de la puissance (2003) à propos de la guerre d'Irak, par la mondialisation qui aurait remplacé le jeu international classique : une inclusion généralisée de tous les peuples dans le système international (y compris les plus pauvres, qui ont appris à mobiliser leurs propres moyens d'action), et une interdépendance généralisée qui rend même le plus puissant dépendant du plus faible (ressources énergétiques, alimentaires, démographiques). Il en déduit que la puissance pure (armée contre armée) a cédé la place à une « chaotisation » : la force s'exerce désormais pour affirmer un différentiel de puissance plutôt que pour construire un ordre, ce qu'il observe à Gaza, au Liban, en Syrie, en Iran et en Ukraine.

Il développe une analyse de la politique israélienne depuis 2023 fondée sur trois facteurs qu'il juge paroxystiques : l'absence de tout « plan B » de coexistence depuis l'échec des accords d'Oslo (contrairement, selon lui, à d'autres conflits de décolonisation où la puissance dominante a fini par accepter un compromis, comme la décision du général de Gaulle en 1962) ; l'alliance occidentale indéfectible dont Israël bénéficierait comme « pointe avancée » de l'Occident au Proche-Orient, qui aurait empêché tout changement de pratique malgré les critiques (livraisons d'armes maintenues sous Biden comme sous Trump) ; et surtout une dynamique d'« impunité » qu'il distingue de la simple immunité — la certitude de ne subir aucune sanction internationale ni réplique militaire ni fragilisation de sa coalition gouvernementale, contrairement à Poutine qui, selon lui, a dû composer avec des contournements (BRICS, alliances extérieures). Il relie cette impunité et cette logique d'escalade à la notion d'« humiliation », qu'il présente comme le paramètre selon lui dominant des relations internationales contemporaines — un canon qui, loin de l'éteindre, aggraverait la rage qu'il prétend réprimer — et à l'usage rhétorique de la « menace existentielle » (employée selon lui de façon interchangeable par la Russie sur l'Ukraine, Israël sur l'Iran, ou Trump sur le Groenland) comme justification systématique d'un rapport de force inégal.

Il consacre un développement à la notion de subjectivité en relations internationales, qu'il juge largement négligée par la discipline classique : le système international né à la Renaissance reposait sur un « cousinage » de nations partageant langue, religion et mémoire historique communes, tandis que la mondialisation a mis en contact des sociétés aux visions du monde radicalement différentes (il cite l'exemple de collègues chinois pour qui le mot « alliance » n'a pas de sens dans leur tradition diplomatique). Il invite à se poser systématiquement trois questions — comment l'autre perçoit les événements, comment l'autre nous perçoit, et comment l'autre imagine que nous le percevons — cette dernière question ouvrant selon lui la voie à l'humiliation lorsque l'autre se persuade d'être regardé avec condescendance, un mécanisme qu'il illustre par le racisme colonial décomplexé de Jules Ferry puis par ses reformulations contemporaines plus feutrées (discours du développement, de la dette, de la tutelle) qu'il juge tout aussi rejetées par des populations mondialisées qui n'acceptent plus cette position.

Il critique un « deux poids deux mesures » médiatique et diplomatique dans la couverture du conflit israélo-palestinien, opposant la visibilité donnée aux victimes israéliennes à la sous-couverture du bilan à Gaza (dont l'ampleur des pertes journalistiques, qu'il évalue à environ 230 journalistes tués), et une « diplomatie de l'indifférence » qu'il juge être un permis de tuer de fait ; il identifie néanmoins deux motifs d'espoir : une « renaissance du droit » international (mandats d'arrêt de la Cour pénale internationale contre Poutine et Netanyahou, ordonnance de la Cour internationale de justice évoquant un risque génocidaire), et une mobilisation croissante de l'opinion publique mondiale et des campus universitaires occidentaux — tout en déplorant l'incapacité des 27 pays européens et des grandes puissances à traduire cette indignation en sanctions concrètes contre Israël, alors qu'un arsenal de sanctions comparable (accès à SWIFT, gel des avoirs de la banque centrale) a été appliqué à la Russie.

Il analyse le comportement américain non comme celui d'individus (Biden, Trump) mais comme le produit d'une mutation sociologique profonde : la déception de la promesse de mondialisation universelle héritée de la « fin de l'histoire » des années 1990, la classe moyenne américaine ayant constaté (il cite les travaux de Branko Milanović) que la Chine avait davantage profité de la mondialisation qu'elle-même, ce qui a nourri un repli nationaliste et protectionniste incarné par le slogan « Make America Great Again ». Il établit un parallèle entre ce repli américain et la nostalgie russe de la puissance perdue sous Poutine, les deux dynamiques convergeant vers une conception de la puissance « amputée du droit et des valeurs » et vers une connivence entre les deux dirigeants qu'il compare à celle de Nixon et Brejnev. Sur le nucléaire iranien, il conteste la qualification de « menace existentielle » (citant Jacques Chirac affirmant qu'une frappe nucléaire iranienne sur Israël entraînerait la destruction immédiate de Téhéran) et y voit un mélange de prétexte stratégique et de préjugé racialisé envers l'Iran, comparé à l'absence de qualification équivalente pour les arsenaux nucléaires nord-coréen, russe ou israélien.

Il conclut en développant sa propre définition de la paix, empruntée à Aristote : non pas la simple absence de guerre (qu'il juge être une conception réductrice ayant justifié des trêves et cessez-le-feu sans traiter les causes profondes), mais la coexistence effective de peuples et de nations différents, qui suppose d'intégrer dans la définition de la paix la lutte contre le changement climatique, les grandes épidémies et la pauvreté mondiale comme causes structurelles des conflits à venir — soulignant que la guerre est devenue économiquement irrationnelle mais perdure parce qu'elle sert les intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir politique.

Excerpts

Sur la dynamique de l'impunité comme moteur de l'escalade militaire israélienne :

“« On est maintenant dans une dialectique de l'impunité. Pourquoi moi Netanyahou arrêterais-je mon escalade à partir du moment où je ne risque rien ? [...] L'impunité, c'est pas seulement l'immunité, c'est aussi la stratégie de pouvoir et de puissance qui se déploie. »”

Sur l'humiliation comme paramètre dominant des relations internationales et son aggravation par la force militaire :

“« Je suis arrivé à la conviction que l'humiliation, c'était peut-être le paramètre dominant des relations internationales. [...] C'est aussi l'humiliation qui produit la rage, et comment un canon peut faire perdre l'humiliation ? C'est le canon qui l'aggrave. »”

Sur la définition aristotélicienne de la paix comme coexistence plutôt que simple absence de guerre :

“« On a eu cette mauvaise idée de considérer que la paix c'était la non-guerre [...] Aristote nous explique qu'il n'y a pas de jeu social autrement qu'en rendant possible la coexistence d'êtres différents, et au niveau mondial, de nations différentes. »”