Morel, Benjamin
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Morel commence par déconstruire l'idée que la Ve République aurait été conçue pour produire mécaniquement des majorités absolues : entre 1958 et 1962, aucune majorité absolue n'existait à l'Assemblée, et le phénomène présidentialiste n'est apparu qu'après le référendum de 1962 instaurant l'élection du président au suffrage universel direct, du fait de la concordance calendaire entre élection présidentielle et élections législatives et d'une « mobilisation différentielle » de l'électorat (l'électeur votant d'abord pour élire une majorité au président). Ce mécanisme conjoncturel, et non un dessein constitutionnel, explique selon lui pourquoi la dissolution de 2024 a fait apparaître une Assemblée sans majorité, renouant avec la configuration antérieure à 1962.
Il conteste fermement l'idée que le RN aurait « perdu » les élections de 2024 : le parti est passé de 2 à 7 puis 89 puis 140 députés en une décennie, est devenu le parti le plus riche de France, et a construit une implantation organisationnelle durable (attachés parlementaires, formation de cadres) que Morel compare à une stratégie de long terme plutôt qu'à un échec électoral. Il détaille la « stratégie de la cravate » du RN — recherche de respectabilité, y compris via une possible abstention sur une motion de censure portant sur le budget pour apparaître comme « force de raison » — qui viserait à achever l'effritement du « barrage républicain », passé selon lui en quelques années du « béton armé » à la « brique crue », et qui pourrait bientôt céder au « carton » si les reports de voix se poursuivent à s'éroder. Il souligne que le vote RN n'est plus, comme naguère, cantonné aux catégories populaires non diplômées : il progresse chez les cadres, les CSP+, les retraités et tend à la parité de genre, tout en insistant sur le fait qu'il ne s'agit pas d'un vote de droite identitaire pour la majorité de son électorat, mais d'un vote de « revanche » porté par des catégories qui se sentent méprisées depuis le référendum de 2005, les Gilets jaunes ou d'autres épisodes politiques, et dont la satisfaction de voir leur parti en position de gagner compte davantage, à ce stade, que le programme lui-même — ce qui expliquerait la facilité avec laquelle le RN a pu reculer sur certaines promesses (retraite à 60 ans) sans perdre son socle.
Il analyse l'avenir incertain du « macronisme » comme un rassemblement dépourvu d'identité politique durable et de base territoriale de repli (contrairement au PS ou aux LR), fragilisé par le constat, formulé publiquement par Gabriel Attal et Édouard Philippe après le premier tour, que le président ne contrôle plus ses propres troupes. Il détaille les mécanismes du 49.3 : la motion de censure n'aboutit que si plus de 50 % des députés votent pour, ce qui a fonctionné pour Macron avec le soutien implicite de LR (formant une coalition à 54 %) mais deviendrait impraticable face à une coalition d'opposition d'environ 300 députés. Il évoque aussi le rôle disproportionné des médias dans la campagne (effets d'autoréalisation entre sondages et visibilité médiatique, passage en 2016 d'une stricte égalité de temps de parole à une simple « équité », dépendance du financement de campagne aux emprunts bancaires indexés sur les intentions de vote) et les erreurs de projection des instituts de sondage en 2024, qui ont surestimé le nombre de sièges potentiels du RN faute d'avoir anticipé l'ampleur des reports de voix de gauche pour faire barrage au second tour — un phénomène bien plus marqué qu'en 2022.
Morel défend longuement le scrutin proportionnel contre sa mauvaise réputation en France, héritée selon lui d'une campagne de dénigrement initiée par les gaullistes (Michel Debré en particulier, admirateur du modèle britannique majoritaire à un tour) plutôt que d'un bilan réel de la IVe République, où la proportionnelle fut appliquée de façon très imparfaite. Il souligne que la quasi-totalité des pays européens pratiquent une forme de scrutin proportionnel, module ses effets par des seuils de représentation ou des primes majoritaires (citant l'Allemagne, ou le scrutin municipal français lui-même), et lui attribue plusieurs avantages : hausse de la participation électorale, plus grande satisfaction envers l'action publique dans les pays où les coalitions reflètent une majorité réelle de l'électorat, nécessité de construire des compromis après le scrutin plutôt que des alliances électorales artificielles négociées avant, et remède structurel au présidentialisme (illustré par l'exemple portugais où le pouvoir réel revient à la coalition parlementaire plutôt qu'au président). Il insiste sur la confusion, selon lui héritée de la IVe République, entre stabilité parlementaire (mesurée en majorités absolues) et stabilité politique réelle (illustrée par l'absence de vraie crise institutionnelle lors des Gilets jaunes ou de Mai 68, malgré l'absence de majorité de rechange à l'Assemblée).
Il compare enfin la situation actuelle à la chute de la IVe République, qu'il attribue non au régime parlementaire ou à la proportionnelle en tant que tels, mais à une fracturation idéologique de l'espace politique rendant impossible toute coalition stable (l'impossibilité d'une alliance avec les communistes en pleine guerre froide, ni avec les gaullistes) — parallèle qu'il établit avec l'impossibilité actuelle de gouverner avec le RN ou LFI. Il anticipe des « majorités de bric et de broc » soutenant des gouvernements techniques ou d'union nationale dans les mois à venir, dont la stabilité dépendra du nombre de groupes parlementaires impliqués, de leur discipline de vote, et de la proximité d'une nouvelle échéance électorale (Macron retrouvant, un an après la dissolution de 2024, la possibilité d'en décréter une nouvelle). Il examine aussi la question juridique d'une dissolution anticipée par un successeur de Macron : bien que l'article 12 interdise explicitement une nouvelle dissolution moins d'un an après la précédente, aucune instance (Conseil d'État, Conseil constitutionnel) n'est compétente pour en juger, ce qui ferait d'une telle décision un acte de pure légitimité politique plutôt que de légalité. Il conclut en réaffirmant que la crise actuelle n'est pas d'abord institutionnelle mais tient à la fragilisation des classes moyennes, à la fracturation de l'espace public par les réseaux sociaux et les chaînes d'information continue, et au sentiment diffus que le politique ne peut plus agir sur le réel — terreau, selon lui, aussi bien du repli communautariste que des tentations populistes ou autoritaristes, en France comme dans l'ensemble des démocraties occidentales.
Excerpts
Sur le refus de considérer que le RN aurait perdu les élections de 2024 :
“« Il faut arrêter de dire que le RN a perdu ces élections [...] on est passé de 2 à 140 députés en dix ans, de 89 à 140 en deux ans — avoir la mémoire courte au point de penser que ce barrage républicain va toujours durer, c'est oublier ce chemin parcouru. »”
Sur la nature du vote RN comme vote de revanche plutôt que de colère :
“« On a affaire à une partie de l'électorat qui s'est toujours considéré comme méprisé, minorisé [...] et là, tout d'un coup, le parti pour lequel il vote devient un parti qui peut être majoritaire [...] si vous les méprisez, vous les radicalisez. »”
Sur la confusion entre stabilité parlementaire et stabilité politique :
“« Regardez la crise des Gilets jaunes : à ce moment-là, on pense potentiellement évacuer l'Élysée, il y a un vrai danger d'effondrement des institutions politiques — et il n'y a pas une oreille qui bouge à l'Assemblée pour voter une motion de censure. »”