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Friot, Bernard

économiste et sociologue, professeur émérite à l'université Paris-Nanterre, membre du réseau Salariat et de l'Institut européen du salariat

LA CLASSE DIRIGEANTE NOUS ÉCRASE PAR SON POUVOIR SUR LE TRAVAIL ! - Bernard Friot

Elucid · Mar 23, 2024

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Core ideas

Friot s'appuie sur les travaux du philosophe Jacques Bidet pour affiner sa description de la classe dirigeante en deux pôles distincts — la bourgeoisie capitaliste, motivée par le profit, et une « technocratie compétente », motivée par la puissance — en opposition à la « classe fondamentale » des travailleurs sans privilèges, dont la mobilisation serait à l'origine de tous les droits sociaux existants. Il situe le tournant néolibéral comme le moment où le pôle compétent, qui jouissait auparavant d'une autonomie relative permettant des alliances ponctuelles avec les syndicats (illustrée selon lui par la création de la sécurité sociale et des grands hôpitaux publics à la fin des années 1950), s'est complètement aligné sur la logique de la bourgeoisie capitaliste — l'État fonctionnant désormais « comme une entreprise ». Il juge le capitalisme structurellement non amendable, dans la mesure où ni la volonté de profit de la bourgeoisie ni la volonté de puissance de la technocratie ne peuvent être infléchies de l'intérieur, contestant au passage l'image idéalisée des Trente Glorieuses (le taux d'emploi actuel serait supérieur à celui de l'époque une fois les femmes comptabilisées).

Il développe une critique du salariat capitaliste comme structurellement aliéné, exploité et subordonné, fondée sur ce qu'il appelle l'« inversion capitaliste de la production » : les travailleurs s'endettent (via l'avance en capital) avant même de produire, ce qui donne aux prêteurs et actionnaires un pouvoir de décision sur ce qui sera produit et leur assure d'être rémunérés avant les salariés eux-mêmes. Il présente sa proposition du « salaire à vie » comme un renversement de cette logique : un salaire distribué dès 18 ans par création monétaire (et non par crédit à rembourser), fondé sur le modèle qu'il dit avoir observé empiriquement dans la fonction publique française (où le fonctionnaire perçoit un salaire attaché à sa personne et non à son poste, et où la pension de retraite est la continuation de ce même salaire, sans lien avec les cotisations versées) et dans le système de sécurité sociale du soin construit après-guerre (financé par cotisation plutôt que par avance en capital, ayant permis à la France d'atteindre le premier rang mondial en production de soins en une vingtaine d'années).

Il détaille le fonctionnement concret qu'il propose : un salaire mensuel compris entre 1 800 € et 5 000 € (rapport de 1 à 3) versé à tous les résidents de plus de 18 ans via des « caisses de socialisation de la monnaie » plutôt que directement par les entreprises, ces dernières reversant l'intégralité de leur chiffre d'affaires à ces caisses sans avoir elles-mêmes payé salaires ni investissements au préalable — la monnaie ainsi créée devant être détruite à la fin de chaque cycle de production pour éviter l'inflation. Il précise que les échanges entre entreprises ne relèveraient plus d'échanges monétaires mais d'une comptabilité de valeur d'usage, et que la propriété lucrative (actionnariat, dividendes) disparaîtrait au profit d'une propriété d'usage confiée aux collectifs de travail, tout en distinguant explicitement propriété d'usage et propriété patrimoniale (cette dernière relevant d'une échelle territoriale plus large et plus stable que le collectif de travail lui-même).

Il justifie le maintien d'une hiérarchie salariale limitée (1 à 3) par l'argument que la société actuelle n'a pas encore développé l'éducation à la coresponsabilité économique nécessaire à un salaire unique, tout en reconnaissant que l'attribution des niveaux de qualification restera nécessairement un objet de « violence sociale » et de débat politique permanent plutôt qu'un mécanisme technique neutre — rejetant explicitement l'indexation de la qualification sur le diplôme, qu'il juge liée à une méritocratie scolaire elle-même déterminée par l'origine sociale. Il redéfinit le « travail » de façon restrictive : seules les activités dont l'utilité sociale est reconnue collectivement (à l'exclusion, par exemple, de productions jugées socialement absurdes comme la 5G) relèveraient du travail, tandis qu'une partie des activités humaines (loisirs, vie familiale) resterait hors de cette catégorie — position qu'il présente comme encore en discussion, notamment avec des courants décroissants.

Il conteste vigoureusement l'assimilation entre son projet et le socialisme d'État soviétique, s'appuyant sur les travaux du philosophe communiste Lucien Sève pour établir une continuité entre la social-démocratie et le stalinisme : les deux courants partageraient une lecture « pré-marxienne » du capitalisme comme structure de domination totale ne pouvant engendrer aucune alternative en son sein, nécessitant la prise préalable du pouvoir d'État — la différence étant que la social-démocratie, une fois au pouvoir, se soumettrait à la bourgeoisie restée maîtresse du travail, tandis que Staline aurait imposé une dictature sur un peuple n'ayant jamais commencé à prendre le pouvoir sur le travail lui-même (illustrée par l'exécution de milliers de responsables communistes soviétiques). Il définit à l'inverse le communisme, dans une lecture qu'il attribue à Marx et Engels eux-mêmes, comme le « mouvement de sortie du capitalisme » déjà à l'œuvre dans certaines conquêtes concrètes du XXe siècle (sécurité sociale, statut de la fonction publique), plutôt que comme une étape postérieure à une prise de pouvoir d'État.

Il critique les propositions de gauche contemporaines (garantie d'emploi de la France insoumise, « sécurité emploi formation » du Parti communiste) comme encore inférieures aux conquêtes déjà obtenues au XXe siècle, dans la mesure où elles maintiennent le contrat de travail comme support du droit au salaire plutôt que d'en faire un attribut de la personne. Il attribue le recul des syndicats depuis quarante ans à leur incapacité à assumer pleinement les conquêtes déjà réalisées (fonction publique, sécurité sociale) plutôt qu'à les traiter comme des reliques honteuses, et dénonce la persistance d'une illusion de gauche sur le « crédit public » (un prêteur public ne serait pas nécessairement meilleur qu'un prêteur privé) plutôt que la revendication d'une avance monétaire directe sans endettement préalable. Il conclut en présentant les retraités comme des « travailleurs communistes » au sens où ils sont déjà titulaires d'un salaire indépendant de toute subordination, rejetant l'idée reçue (partagée selon lui par une majorité de syndicalistes) selon laquelle la pension de retraite serait un différé de cotisations plutôt que la continuation pure et simple du salaire — modèle instauré, selon lui, par le ministre communiste Ambroise Croizat en 1946 sans aucun calcul fondé sur les cotisations versées.

Excerpts

Sur le pouvoir de la classe dirigeante fondé sur le contrôle du travail plutôt que sur l'argent :

“« La classe dirigeante n'est dirigeante que parce qu'elle décide du travail — ce n'est pas son pouvoir sur l'argent qui est l'origine de son pouvoir, son pouvoir sur l'argent est le tiré de son pouvoir sur le travail. »”

Sur l'inversion capitaliste de la production comme fondement de l'aliénation :

“« Il faut d'abord avoir produit, et avoir produit en s'endettant [...] on est dans une logique totalement absurde que nous pouvons complètement changer et que nous avons déjà commencé à changer. »”

Sur la retraite comme continuation du salaire plutôt que différé de cotisations :

“« La pension de retraite des fonctionnaires, c'est la poursuite du salaire moyen [...] aucun compte des cotisations n'est pris en compte pour calculer la retraite — la retraite est la continuation d'un salaire. »”