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Stiegler, Barbara

agrégée de philosophie, professeure à l'Université Bordeaux-Montaigne, membre honoraire de l'Institut universitaire de France, autrice de Il faut s'adapter, Du Cap au Grève et Démocratie manifeste

UNE ÉLITE INCOMPÉTENTE MÉPRISANT PROFONDÉMENT SON PEUPLE, voilà le néolibéralisme ! Barbara Stiegler

Elucid · Sep 13, 2025

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Core ideas

Stiegler situe la naissance théorique du néolibéralisme dans les années 1930 (le colloque Walter Lippmann de 1938), sa victoire politique dans les urnes à partir des années 1970-1980, puis son entrée en crise progressive à partir des années 2000 pour trois raisons convergentes : la prise de conscience que l'adaptation généralisée à la mondialisation menace les conditions écologiques de la vie sur terre, qu'elle menace aussi la vie humaine (santé, retraites, capacité à se nourrir), et qu'elle est structurellement incompatible avec la démocratie. Elle identifie le référendum sur le traité constitutionnel européen de 2005 comme un moment démocratique majeur — un peuple délibérant collectivement pendant des mois — trahi non seulement par le traité de Lisbonne de Sarkozy mais par la presse de gauche elle-même (citant un éditorial de Serge July qualifiant le non de « victoire des obscurs populistes »), ouvrant une crise qu'elle relie directement aux gilets jaunes, à la gestion du Covid et au mouvement contre la réforme des retraites.

Elle développe, en s'appuyant sur Michel Foucault, la distinction centrale entre l'ancien libéralisme (qui croyait le marché naturel et spontané) et le néolibéralisme, qui considère au contraire que l'espèce humaine, affectée de biais cognitifs hérités d'un cerveau préhistorique inadapté à la mondialisation, doit être disciplinée et éduquée par un État fort et interventionniste (politiques d'éducation, culturelles, sociales, du travail) pour instituer artificiellement un marché fonctionnel. Elle insiste sur la nécessité de distinguer ce néolibéralisme du libertarianisme incarné par Trump, Musk ou Milei (partisans d'un État minimal et hostiles à la mondialisation), rappelant que le néolibéralisme reste au contraire triomphant chez les démocrates américains (Obama, Biden) et trouve son expression la plus pure à l'échelle de l'Union européenne.

Elle documente l'imprégnation du néolibéralisme dans les corps et les psychés individuelles au-delà des « grands capitalistes » lointains : les plateformes de notation qui mettent chacun en compétition permanente, la course scolaire dès le collège, et surtout la gestion de la crise du Covid, qu'elle analyse comme un moment de compétition scolaire et sociale exacerbée plutôt que de solidarité — cause selon elle d'une crise de santé mentale de la jeunesse toujours non résolue. Elle décrit également un rapport au travail passant d'une phase addictive (compétition vécue comme stimulante dans les années 1980-1990, comparable à une drogue) à une phase de souffrance chronique délétère.

Un axe théorique central de l'entretien porte sur le néolibéralisme comme théorie — mensongère selon elle — de la démocratie : reprenant la thèse de Walter Lippmann selon laquelle « le peuple » n'existe pas (contre Rousseau et la volonté générale), n'étant qu'une masse hétérogène et irrationnelle, le néolibéralisme réactive la vieille théorie du gouvernement représentatif ou électif (Madison, Hamilton, Sieyès), radicalisée par une pseudo-justification biologique empruntée à la psychologie évolutionniste. Elle illustre ce mépris du peuple par l'exemple de François Bayrou attribuant au peuple français trois prénoms fictifs (« Simon, Jano et Jojo ») jugés incapables de comprendre l'économie, écho direct au terme « Jojo » utilisé par Macron pour désigner les gilets jaunes. Elle développe la thèse que le néolibéralisme confond délibérément démocratie et démagogie, et rejette elle-même le terme de « populisme » comme un piège rhétorique servant à disqualifier toute croyance dans l'existence et la capacité de délibération du peuple.

Elle retrace le processus de dépolitisation opéré par l'hégémonie néolibérale des années 1980-1990 (le phénomène « UMPS », gauche et droite de gouvernement menant la même politique) et sa contrepartie actuelle : une repolitisation du pays illustrée par la tripartition entre bloc néolibéral, droite et une gauche radicale renée de ses cendres (LFI, Podemos, Syriza), qu'elle interprète comme la preuve que l'héritage révolutionnaire français — la distinction gauche-droite née en 1789 — n'est pas terminé, contrairement à la thèse de François Furet. Elle analyse la réponse du système en crise comme fondamentalement ambivalente : une intensification de la violence (répression policière des gilets jaunes qualifiée de « blessures de guerre », violence psychique du mépris élitaire) qu'elle interprète paradoxalement comme un signe de faiblesse plutôt que de force du néolibéralisme, mais aussi comme une libération de la pensée ouvrant un espace pour l'aspiration démocratique réelle.

Elle développe une critique de la confusion sémantique volontaire entre démocratie, République et État de droit, mobilisée selon elle pour construire un « arc républicain » excluant à la fois La France insoumise et le Rassemblement national, tout en défendant elle-même un attachement personnel à la République sans pour autant assimiler celle-ci à la démocratie réelle — la démocratie exigeant selon elle l'hypothèse radicale qu'un peuple existe véritablement et puisse exercer tout le pouvoir sur lui-même. Elle relie le rôle indispensable des médias concentrés dans les mains d'une plutocratie à la fabrication industrielle du consentement, et développe, à partir de son expérience de tournées théâtrales rurales avec la pièce Démocratie manifeste, une réflexion sur l'isolement de l'isoloir électoral (opposé à la co-présence charnelle de l'agora athénienne) et sur la dramatisation du désaccord politique comme obstacle à toute délibération collective — illustrée par la logique maltusienne de rareté appliquée à l'éducation et à la santé (la réforme Blanquer ayant détruit la notion de classe au lycée au profit de parcours individualisés en compétition).

Elle défend une conception biologique et politique de l'« adaptation » inspirée de John Dewey contre Lippmann : s'adapter n'implique pas de s'ajuster passivement à un environnement fixé d'avance (la mondialisation, présentée comme telos figé et daté), mais suppose une relation active où le vivant transforme et impose ses propres normes à son milieu — transposée en politique, c'est au peuple de décider souverainement des environnements multiples et changeants qu'il souhaite créer, plutôt que de s'adapter à un cap unique défini par d'autres. Elle refuse enfin d'adopter la grille marxiste de la lutte des classes (jugée trop économiciste et historiquement fausse pour la Révolution française, faite selon elle par l'ensemble du peuple y compris aristocrates et bourgeois, en citant l'historien Georges Lefebvre) comme la grille « peuple contre élites » (les gouvernants actuels n'étant, selon elle, manifestement pas une élite au sens propre, étant incompétents, ignorants et plutocratiques), privilégiant une analyse centrée sur la lutte épistémique et psychique autant qu'économique.

Elle conclut en plaidant pour une sortie rapide, massive et non nécessairement violente du régime électif plutôt que pour une réforme progressive par « petits pas » (rejetant le modèle du régime mixte de la philosophie politique classique, ainsi que la théorie du « colibri » en écologie), et pour un engagement civique actif — illustré par son propre choix de continuer à décrypter les médias dominants malgré le coût pour sa santé mentale, et par son intention personnelle de participer sur le terrain au mouvement « Bloquons tout » du 10 septembre 2025, qu'elle inscrit dans la continuité inachevée des gilets jaunes, tout en rejetant les accusations de manipulation russe portées contre ce type de mobilisation.

Excerpts

Sur le mépris du peuple incarné par le discours de François Bayrou :

“« Il faut voir comment François Bayrou se représente le peuple de France s'il croit qu'il existe. Il lui donne trois prénoms, Simon, Jano et Jojo [...] qui ne comprend rien, qui est incapable de comprendre la situation financière et économique de la France parce qu'il est arriéré. »”

Sur la violence comme signe de faiblesse plutôt que de force du système :

“« Quand vous êtes violent et autoritaire, c'est que vous n'avez pas d'autorité, c'est que vous êtes faible. [...] Je crois qu'on peut faire le double diagnostic qu'il est plus faible, qu'il a perdu en hégémonie culturelle. Le néolibéralisme, c'est devenu un gros mot. »”

Sur le refus de croire que les gouvernants actuels constituent une élite :

“« L'ensemble des élus ne constitue pas une élite. C'est justement ce qui rend notre époque passionnante : ils sont manifestement incompétents, ils sont manifestement ignorants, ils sont manifestement mal intentionnés et plutôt ploutocratiques. Donc ce n'est pas une élite. »”