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Todd, Emmanuel

historien, anthropologue, démographe

LA VRAIE HISTOIRE DES RELATIONS HOMMES FEMMES selon Emmanuel Todd

Elucid · Feb 5, 2022

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Core ideas

Todd conteste l'usage du concept de « patriarcat » pour décrire la situation des femmes occidentales contemporaines, jugeant le terme trop uniformisant pour rendre compte de la diversité réelle des systèmes familiaux dans le monde : il oppose ainsi la famille nucléaire (France, monde anglo-américain), dans laquelle le statut des femmes est structurellement élevé puisque le couple constitue la totalité du groupe familial, à la famille souche (Allemagne, Japon, fondée sur l'héritier unique) et à la famille communautaire patrilinéaire (Russie, Chine, monde arabo-musulman), où l'organisation autour des hommes s'accompagne d'un abaissement progressif et historiquement variable du statut féminin — la Russie conservant, selon lui, un statut des femmes relativement élevé malgré sa structure communautaire, contrairement à la Chine ou à l'Inde du Nord. Il développe la thèse, présentée comme l'un des apports centraux de sa carrière, selon laquelle les sociétés occidentales à statut féminin élevé ne représentent pas un aboutissement moderne mais un héritage direct du modèle originel des chasseurs-cueilleurs, tandis que les sociétés à statut féminin très abaissé du cœur de l'Ancien Monde (axe qu'il nomme « Pékin-Bagdad-Ouagadougou ») seraient le produit d'une longue évolution historique liée à l'invention de l'agriculture et à sa captation progressive par les hommes — un renversement de perspective qui l'amène à observer que les interventions occidentales visant à « moderniser » le statut des femmes dans des sociétés comme l'Afghanistan les ramènent en réalité vers un modèle plus ancien, non vers un futur commun.

Il retrace l'histoire de l'émancipation féminine en Occident en la dissociant du récit standard centré sur le féminisme anglo-américain, qu'il relie au caractère structurellement antiféministe du protestantisme (citant les textes de Luther plaçant le père au centre de la famille et fermant les monastères féminins), tandis que le retard français sur le droit de vote des femmes serait un accident historique masquant une culture française en réalité plus favorable aux femmes grâce à la centralité mariale du catholicisme — d'où sa formule d'une « émancipation des femmes sans féministes » en France. Il situe le moteur réel de cette émancipation dans le dépassement scolaire et universitaire des hommes par les femmes, documenté dès 1968 au baccalauréat, et non dans la lutte féministe organisée, tout en notant que ce dépassement (illustré par la montée des couples « hypogames » où la femme est plus diplômée que son conjoint) s'est heurté à moins de résistance masculine que féminine.

Il introduit le concept d'« anomie douce », révision du concept durkheimien d'anomie sociale (initialement lié à la hausse des taux de suicide masculin dans les sociétés en mutation rapide), pour décrire une situation où les femmes, désormais des individus à part entière indépendants du statut de leur conjoint, accèdent aux mêmes incertitudes existentielles que les hommes — résumée par sa formule selon laquelle « l'émancipation n'a pas créé pour les femmes une vie simple, mais une difficile liberté qui autrefois était réservée aux hommes ». Il critique ce qu'il nomme le « féminisme antagoniste » ou « néoféminisme », qu'il analyse comme une idéologie propre aux classes moyennes en crise plutôt que comme une réponse aux réalités vécues par les classes populaires : il relève une contradiction entre le discours dominant valorisant l'autonomie individuelle et le comportement réel des classes moyennes, qui se resolidifient en couples à double salaire par prudence économique, alors que les familles monoparentales, plus fréquentes dans les milieux populaires, subiraient les conséquences négatives d'une idéologie de méfiance envers les hommes qui n'y trouve, selon lui, aucune application réelle chez ceux qui la portent.

Il développe le concept d'une « matrie-dominance idéologique » couplée à une « patrie-dominance économique » persistante : les femmes dominant désormais l'enseignement supérieur, l'université et le journalisme — secteurs producteurs d'idéologie — expliqueraient la prédominance du discours féministe dans l'espace public, tandis qu'une « pellicule supérieure » qu'il chiffre à environ 4% (grandes écoles, sommets des grandes entreprises, métiers d'ingénieur) resterait masculine, non par volonté de domination mais par un rapport différencié des hommes et des femmes à la carrière. Il consacre un chapitre à la question transgenre et aux berdaches amérindiens, validant l'idée d'une capacité humaine universelle à endosser le rôle social du sexe opposé tout en posant une limite personnelle claire à la transition hormonale des enfants présentant une dysphorie de genre, position qu'il situe dans la lignée de restrictions récemment adoptées au Royaume-Uni et en Suède.

Il conclut sur une hypothèse qu'il présente comme la plus incertaine mais la plus importante de son livre : un rapport fonctionnel entre l'émancipation individualiste des femmes et l'effondrement plus général de la pensée collective dans les sociétés occidentales des cinquante dernières années, la chasse ayant historiquement associé les hommes à une logique de partage collectif (répartition du produit de la chasse au sein du groupe) tandis que la cueillette relevait d'une logique individualiste centrée sur la famille conjugale ; il articule cette thèse à une lecture géopolitique de la mondialisation, où la délocalisation des emplois industriels masculins vers la Chine ou l'Europe de l'Est aurait permis l'essor du secteur tertiaire et de l'émancipation féminine en Occident, tout en contribuant au maintien d'attitudes masculinistes traditionnelles (y compris l'homophobie) dans les pays récepteurs de cette industrie délocalisée. Il anticipe enfin un reflux des « idéologies du genre » sous l'effet du retour de contraintes économiques dures (effondrement industriel français, retour de l'inflation, perte de souveraineté alimentaire), qui rendrait à ses yeux prioritaire une solidarité concrète entre hommes et femmes plutôt que les débats identitaires actuels, tout en rejetant les comparaisons médiatiques de son ouvrage avec les positions d'Éric Zemmour comme la preuve, selon lui, que ses critiques n'ont pas lu son livre.

Excerpts

“« Si vous employez le mot patriarcat pour parler de la situation des femmes françaises au 20e ou au 21e siècle, qu'est-ce que vous dites pour les femmes afghanes, pour Kaboul, qu'est-ce que vous dites pour les femmes d'Arabie Saoudite ? Si on s'enferme dans la vision néoféministe de l'histoire, on ne peut pas comprendre l'histoire. »”

“« Nous, en Occident, statut de la femme élevé, nous sommes les héritiers directs des chasseurs-cueilleurs, c'est le système originel de l'humanité — mais dans la partie centrale de l'Ancien Monde, les systèmes à très bas statut de la femme sont le produit d'une longue histoire plurimillénaire. »”

“« On a vécu l'émancipation des femmes [...] et on a vécu une montée de l'individualisme et une pulvérisation de la capacité à penser collectivement qui est tout à fait spectaculaire — je fais l'hypothèse qu'il pourrait y avoir un rapport entre les deux, mais je la présente comme une hypothèse forte et raisonnable, je ne suis pas fixiste. »”