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Coquard, Benoît

sociologue à l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement, spécialiste des milieux ruraux et des classes populaires, auteur de Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin

LA VIE DANS LES CAMPAGNES EN DÉCLIN : la réalité derrière les fantasmes bourgeois

Elucid · Aug 31, 2024

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Core ideas

Coquard distingue d'emblée les « campagnes en déclin » sur lesquelles il travaille (notamment dans le Grand Est) des « campagnes attractives » où l'immobilier est tendu et les niveaux de vie comparables à ceux des villes moyennes : les premières sont d'anciens bastions industriels (petites et moyennes industries, métallurgie) frappés depuis les années 1990 par les délocalisations et par une massification scolaire qui a poussé les jeunes à quitter le territoire pour poursuivre leurs études, faute d'universités locales, entérinant un déclin démographique auto-entretenu (fermetures d'hôpitaux et d'écoles justifiées par des logiques comptables).

Il critique la théorie de la « France périphérique » de Christophe Guilluy, popularisée politiquement dès le début des années 2010 (reprise par Manuel Valls puis par le RN et la droite), non pas frontalement mais dans son usage : elle a permis à des notables locaux, sociologiquement éloignés des classes populaires qu'ils représentent, de se poser en défenseurs des « oubliés » face aux « bobos parisiens ». Il conteste surtout la vision « racialiste » sous-jacente (l'idée de « petits blancs » fuyant les classes populaires immigrées des banlieues) : les populations qu'il étudie sont au contraire enracinées depuis des générations sur le même territoire du fait du management paternaliste des anciennes industries, et ne se perçoivent pas elles-mêmes comme vivant « à la périphérie » ni comme abandonnées — il oppose à cette lecture misérabiliste (portée aussi, selon lui, par certaines études sur le « sentiment d'abandon ») une observation de terrain montrant une vie sociale intense structurée autour de petits groupes choisis plutôt qu'un simple repli individualiste.

Il explique le déclin de la sociabilité collective spontanée (30 cafés dans les années 1970 réduits à deux ou trois aujourd'hui) par la désagrégation des rapports de production plutôt que par un choix culturel : l'ancienne identification automatique à un « nous » ouvrier, forgée par le travail commun en usine, s'est effritée avec les délocalisations et l'individuation des trajets professionnels. Il souligne que le repli n'est cependant pas total ni volontaire : ces populations, dépourvues du « luxe de l'individualisme » propre aux classes supérieures mobiles, dépendent structurellement de leur ancrage local (le « capital d'autochtonie ») — la réputation, la stabilité familiale, la réputation de « bosseur » — pour accéder aux emplois disponibles, la seule alternative étant de basculer dans la catégorie stigmatisée des « cassos » (cas sociaux), coupés de tout réseau d'entraide.

Il analyse la formation de petits groupes très sélectifs (« clans », bandes de potes) comme le véritable lieu de la solidarité contemporaine : recommandations d'embauche, entraide au travail au noir (largement normalisé et valorisé plutôt que caché), aide à la rénovation immobilière, garde d'enfants — une entraide genrée où les hommes s'entraident sur les chantiers et les femmes sur les tâches domestiques et éducatives, la fidélité au groupe se manifestant aussi par des conflits vifs et durables lorsqu'un piston favorise un ami au détriment d'un autre. Il documente un fort ancrage dans un idéal méritocratique par le travail manuel et l'accession à la propriété rénovée plutôt que par les études supérieures — les jeunes ruraux valorisant l'autonomie financière précoce (dès 18 ans) plutôt que le modèle du diplômé parti en ville, ce dernier chemin ne bénéficiant historiquement ni économiquement ni symboliquement au territoire d'origine (les diplômés, en particulier les jeunes femmes plus nombreuses à réussir scolairement, ne revenant généralement pas).

Il montre que le sentiment de déclassement reste ambivalent et contextuel : comparés à leurs parents ayant subi de plein fouet les licenciements industriels des années 1980-1990, les trentenaires actuels ne se sentent pas nécessairement déclassés, d'autant qu'ils continuent à investir massivement (rénovation de maison, entraide entre potes) dans des marqueurs de réussite matérielle valorisés localement. Il ne perçoivent pas non plus un mépris direct venu des grandes villes, faute d'interactions concrètes avec la bourgeoisie urbaine, mais plutôt un sentiment de « déconnexion » (illustré par l'absence de réaction politique nationale aux vagues de délocalisation sous la présidence Hollande) — contrairement à ce mépris, l'anonymat urbain est perçu comme dévalorisant en comparaison de la reconnaissance sociale immédiate obtenue localement pour un travail visible.

Il aborde la question migratoire des jeunes diplômés (souvent des femmes, plus nombreuses à réussir scolairement) qui, une fois partis, ne reviennent généralement pas, provoquant un déficit local de femmes en âge de procréer et un déséquilibre du marché matrimonial, ainsi qu'un mal-être spécifique chez les rares diplômés locaux ayant accédé à des postes d'encadrement en ville sans y trouver la reconnaissance sociale qu'ils espéraient, coupés de leur milieu d'origine sans être pleinement intégrés à leur nouveau milieu professionnel — une situation qu'il rapproche des dynamiques de « transclasse ». Il documente aussi une migration de travail moins visible mais massive vers la Suisse et le Luxembourg (l'« Eldorado suisse ») pour les catégories les plus précaires, contribuant à une chute démographique de 20 % de certaines régions du Grand Est depuis les années 1990, plus forte que lors des exodes ruraux historiques mais totalement passée sous silence médiatiquement.

Il examine la « glottophobie » (discrimination liée aux accents régionaux) comme un mécanisme plus complexe qu'un simple mépris univoque : certains accents régionaux (Sud-Ouest notamment) sont valorisés dans les médias sportifs populaires par des présentateurs jouant sciemment sur un capital « peuple », tandis que l'accent parisien standard est perçu, dans les campagnes en déclin elles-mêmes, comme excessivement verbeux et peu digne de confiance par rapport à un style de communication plus direct, allant droit au but.

Il développe une distinction sociologique clé entre le bourg (historiquement plus ouvrier, plus stigmatisé par le chômage lorsqu'il frappe) et le village (plus marqué par de petits propriétaires), documentant une « autochtonie de la précarité » : pour les familles déjà stigmatisées (chômage de longue durée), l'ancrage local n'apporte aucune ressource protectrice, contrairement à ce que suggère le concept général de capital d'autochtonie — ces personnes attribuent leur malheur non au territoire lui-même (auquel elles restent attachées) mais aux rapports sociaux locaux d'exclusion. Il souligne également des stratégies de « débrouille » (entraide informelle, petits boulots, entraide de voisinage avec les personnes âgées) permises par un espace moins concurrentiel qu'en ville, alimentant une préférence pour l'auto-entrepreneuriat plutôt que le salariat bureaucratisé.

Sur le rapport à l'écologie, il nuance l'image d'un rejet en bloc (associée au mouvement des Gilets jaunes, présenté d'emblée comme anti-écologiste dans les médias) : les habitants observent concrètement la dégradation de leur environnement immédiat (rivières à sec, disparition de la faune), mais perçoivent les mesures écologistes nationales comme déconnectées de leurs priorités réelles ; il documente par ailleurs, à partir de travaux sur la chasse, un embourgeoisement de l'accès aux forêts qui exclut de plus en plus les classes populaires historiquement chasseuses, révélant des enjeux de classe dans l'appropriation de la nature.

Il analyse en détail la progression électorale du RN dans ces territoires en la reliant à une corrélation entre chômage régional et vote (avec un mécanisme de « renvoi du stigmate » : voter RN permet de se démarquer symboliquement des « assistés » et de ne jamais être perçu comme faisant partie de la catégorie la plus stigmatisée localement), tout en soulignant que le programme économique du RN (abandon discret de la plupart des promesses sociales, y compris sur les retraites, sans effet mesurable sur le vote) compte moins que la promesse implicite de maintenir « en dessous » les assistés et les immigrés — le lexique local de l'exclusion des « cassos » se transposant, selon lui, à l'échelle nationale sur la figure de l'immigré, y compris dans des territoires peu concernés concrètement par l'immigration. Il relie explicitement ce mécanisme de vote à la corrélation, documentée à l'échelle européenne, entre le niveau de confiance interpersonnelle déclaré et le vote pour l'extrême droite.

Il conclut en plaidant contre les grilles d'analyse strictement territoriales (ville/campagne) au profit d'une approche par morphologie sociale : les classes populaires rurales partagent, selon lui, davantage de points communs avec les classes populaires des quartiers urbains et des petites villes (mêmes loisirs, mêmes logiques de bande, mêmes rapports de classe face aux mêmes types de dominants) qu'avec les catégories aisées de leur propre région — une intuition née, précise-t-il, de sa propre expérience d'étudiant rural cohabitant en cité HLM. Il appelle enfin à une politique de représentation directe (laisser ces classes populaires « produire leur propre vérité », comme le formulait Bourdieu pour la paysannerie) plutôt qu'à des politiques d'aide perçues comme dévalorisantes, insistant sur la nécessité de politiques créant un sentiment tangible de perspective collective plutôt que de simples chèques ou de discours misérabilistes.

Excerpts

Sur le contresens misérabiliste de la théorie du « sentiment d'abandon » :

“« On a l'impression que finalement il faudrait leur tendre la main, toujours avec le misérabilisme qui caractérise les visions qu'on a de ces groupes-là [...] ils ne sont pas dans un mode de vie par défaut. »”

Sur le mécanisme électoral du « renvoi du stigmate » :

“« Le RN fait cette promesse [...] de toute façon service public, économie, tout est parti à vau-l'eau, il n'y a plus rien à défendre, donc même s'ils se plantent, qu'est-ce qu'on a à perdre ? Par contre ils vont toujours maintenir en dessous les assistés, les cassos, les immigrés. »”

Sur la corrélation entre confiance interpersonnelle et vote :

“« Moins vous déclarez avoir de gens sur qui compter, plus vous êtes méfiant vis-à-vis des autres, plus vous votez à l'extrême droite. À l'inverse, plus vous vous sentez entraidé, plus vous avez envie de tisser du lien social, plus vous allez être porté à voter à gauche. »”