Todd, Emmanuel
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Todd pose comme cadre général de l'entretien une défaite américaine qu'il présente comme déjà acquise et structurante pour l'ensemble de l'action de Trump : une défaite militaire face à la Russie (les États-Unis n'ayant, selon lui, pas eu la capacité militaro-industrielle de soutenir indéfiniment le nationalisme ukrainien, la Russie ayant résisté aux sanctions et étant en mesure, selon son pronostic, de pousser jusqu'au Dniepr et de prendre Odessa avant de s'arrêter) et une défaite économique face à la Chine, dont la supériorité productive aurait été atteinte avant même la fin du conflit. Il étaye cette thèse par une série de graphiques coproduits avec Elucid : la construction navale civile mondiale (Chine 55 %, Corée du Sud 28 %, Japon 13 %, États-Unis proche de zéro), la production de semi-conducteurs (bascule de 40 % à 10 % de parts occidentales entre 2000 et aujourd'hui contre plus de 50 % pour l'ensemble Chine-Taïwan), et la faible dépendance commerciale du reste du monde envers les États-Unis (8 % seulement des exportations françaises et européennes, 10 % pour la Chine), qu'il interprète comme la preuve que la menace tarifaire américaine reposait sur une base de négociation en réalité très faible.
Il développe une analogie centrale avec l'effondrement du communisme soviétique : de même que l'URSS s'est effondrée non pas seulement économiquement mais dans son système de croyance, l'Occident traverserait aujourd'hui l'effondrement de sa croyance fondatrice, le néolibéralisme (primauté du marché, indépendance des banques centrales, libre-échange), accompagné d'éléments périphériques comme l'émancipation des femmes ou les droits LGBT. Il distingue trois niveaux de conscience de cette crise : élevé mais tardif aux États-Unis (les trumpistes ayant compris l'échec du néolibéralisme mais découvrant que le protectionnisme ne fonctionne pas non plus, faute d'une population active suffisamment qualifiée pour en tirer parti) ; quasi nul en Europe, qu'il compare à l'Ukraine communiste incapable de percevoir la crise déjà comprise à Moscou (avec des nuances nationales — l'Allemagne et l'Italie de Meloni montrant selon lui une conscience nationale plus précoce que la France de Macron, qu'il situe à « 0 % de conscience de la réalité ») ; et protégé par un « substrat culturel est-asiatique » au Japon, en Corée et à Taïwan, jamais véritablement acquis aux dogmes occidentaux du libre marché et de l'individu roi.
Il développe une lecture méthodologique refusant de personnaliser l'analyse sur Trump lui-même, dans la tradition de l'école des Annales (Marc Bloch, Lucien Febvre) : de même que Poutine serait un produit de la culture russe plutôt que l'inverse, Trump serait un produit d'une société américaine en décomposition, réélu avec une majorité accrue et soutenu par l'ensemble de son parti — son « dilemme » central étant de sortir de la guerre d'Ukraine sans que cela n'apparaisse comme une défaite impériale, tout en imposant un protectionnisme arrivé trop tard pour reconstruire une industrie faute de population qualifiée (les Américains, selon lui, formés en droit et en finance plutôt qu'en ingénierie).
Un axe quantitatif important de l'entretien porte sur une analyse de corrélation, réalisée avec Elucid, entre différentes variables étatiques américaines et le vote pour Trump en 2024 : le niveau d'éducation supérieure ressort comme le facteur le plus déterminant (corrélation négative de -0,84), suivi par la fécondité (+0,76, les États trumpistes affichant 1,67 enfant par femme contre 1,47 dans les autres) et les restrictions à l'IVG, tandis que le revenu médian n'affiche qu'une corrélation faible (0,35). Todd en tire une réinterprétation non marxiste de la lutte des classes, dans laquelle le système éducatif contemporain fonctionnerait comme une « machine à trier » culpabilisante (contrairement à la pauvreté ouvrière ancienne, jamais présentée comme un échec individuel), génératrice d'un ressentiment qu'il compare à la fracture entre électorats de LFI et du Rassemblement national en France — deux électorats économiquement proches mais éducativement opposés, en écho à Bourdieu.
Il développe un diagnostic de la politique intérieure de Trump sur un an (déconstruction des programmes de diversité, purge administrative via le DOGE d'Elon Musk aux résultats jugés dérisoires, offensive migratoire avec une migration nette négative inédite depuis 50 ans, grâces accordées aux émeutiers du 6 janvier, pressions sur les médias publics et les universités, réforme fiscale coupant Medicaid tout en augmentant les dépenses militaires) comme l'aboutissement d'une guerre culturelle structurellement liée à la stratification éducative des démocraties modernes, mais rendue plus virulente aux États-Unis par l'autonomie politique des États fédérés qui a permis au populisme de conquérir des pouvoirs locaux avant même l'élection de Trump.
Il développe une analyse de la situation budgétaire et commerciale américaine : la légère amélioration récente du déficit commercial serait en grande partie artificielle, tirée par des mouvements d'or et d'argent vers la Suisse (liés à des anticipations de taxation puis à leur absence) plutôt que par une réindustrialisation réelle, dans un contexte de dette publique en explosion (40 000 milliards de dollars) et de dédollarisation progressive des réserves mondiales — signes, selon lui, d'un « grand plouf » à venir pour le dollar comme monnaie de réserve.
Il consacre un long développement chronologique à la première année du second mandat de Trump, qu'il relit comme une succession d'épisodes révélant une même dynamique : l'obsession du Groenland dès janvier 2025, le discours anti-européen de J.D. Vance à Munich, l'humiliation de Zelensky, l'arrêt des livraisons d'armes (imposé par l'épuisement des stocks américains plus que par un choix politique), la déclaration de guerre commerciale à la Chine puis son échec reconnu au sommet de Busan après l'embargo chinois sur les terres rares (moment qu'il qualifie de « tournant fondamental », l'Amérique découvrant qu'elle ne peut économiquement affronter ni la Russie ni la Chine), le basculement du Pentagone vers la CIA comme doctrine de « guerre à petit prix » (attaques de drones sur les raffineries russes, guerre des 12 jours contre l'Iran jugée être un échec israélo-américain, frappe sur Doha, tentatives déstabilisatrices en Iran et au Venezuela qu'il qualifie de « nanomilitarisme théâtral »), et enfin la nouvelle escalade puis le renoncement final sur le Groenland, qu'il interprète comme du pur théâtre destiné à détourner l'attention des échecs réels.
Il développe une explication du ressentiment américain structurel envers l'Europe, qu'il relie directement à la haine de classe interne contre les diplômés du supérieur des universités de la côte Est (Harvard, Yale), perçus par l'électorat trumpiste comme culturellement proches des Européens — ressentiment qu'il juge appelé à s'aggraver plutôt qu'à se résorber, tout en relativisant la portée réelle des instruments de pression américains (le levier commercial étant selon lui largement surestimé par des dirigeants européens « en retard », le vrai risque résidant dans la dépendance numérique aux GAFAM plutôt que dans les tarifs douaniers).
Il conclut sur son propre cadre explicatif anthropologique, appliqué en miroir à la Russie et aux États-Unis : la structure familiale communautaire russe (autorité et solidarité père-fils) aurait fourni, après l'effondrement du communisme, un substrat culturel de reconstruction étatique qui avait permis sa prédiction, dès Après l'Empire (2003), du redressement russe ; à l'inverse, la « famille nucléaire absolue » américaine, dynamique et souple mais dépourvue de toute règle de solidarité collective, n'aurait tenu que grâce au protestantisme comme cadre moral — un cadre aujourd'hui disparu, ce qui rendrait, selon Todd, la décadence américaine contemporaine potentiellement sans limite ni frein de rattrapage, à la différence du cas russe.
Excerpts
Sur le cadre général de la défaite américaine déjà consommée au moment de l'arrivée de Trump :
“« Au moment où s'ouvre la crise, au moment où Trump arrive pour gérer la défaite des États-Unis, les États-Unis ne sont déjà plus le centre économique du monde. [...] Trump, ça me gêne de le dire, mais ça n'est que le début de la chute de l'Amérique. Nous allons vers encore pire, indépendamment de Trump. »”
Sur l'éducation comme machine à trier génératrice de ressentiment, moteur du trumpisme :
“« Le système éducatif actuel est devenu une machine à trier, une machine inégalitaire [...] être pauvre, être ouvrier dans la société ancienne, personne ne vous disait que vous étiez un crétin. [...] Ce processus de tri scolaire a créé des masses de ressentiment, de violence potentielle tout à fait extraordinaire. »”
Sur le ressentiment structurel envers l'Europe comme prolongement de la haine de classe interne américaine :
“« Dans l'esprit du trumpiste de base, ces éduqués supérieurs ont un lien avec l'Europe [...] et je pense qu'il faut être très prudent [...] ça va empirer, ils ne nous pardonneront jamais. Et donc on doit être prêt à bien pire encore. »”