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Dardot, Pierre

philosophe, chercheur à l'université de Nanterre, coauteur avec Christian Laval de La Nouvelle Raison du monde

IMPOSER LA CONCURRENCE ET TOUT SACCAGER : l'État, les individus et la société - Pierre Dardot

Elucid · Apr 6, 2024

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Core ideas

Dardot distingue le libéralisme classique (pluriel dès l'origine — Locke, Adam Smith, Bentham — mais dogmatisé au XIXe siècle par l'école de Manchester autour du principe du « laisser-faire, laisser-aller » et de l'État « veilleur de nuit ») du néolibéralisme, né de la conscience, partagée par plusieurs courants au moment du colloque Walter Lippmann de 1938 à Paris, que ce vieux libéralisme naturaliste était dans l'impasse. Il retrace les deux principales filiations nées de ce moment fondateur — l'école austro-américaine (Ludwig von Mises, puis Friedrich Hayek) et l'ordolibéralisme allemand (Wilhelm Röpke notamment) — tout en soulignant que les lignes de clivage internes sont plus complexes qu'un simple duopole doctrinal. Il insiste, en s'appuyant sur le cours de Michel Foucault sur la naissance de la biopolitique (1979), sur le fait que l'unité du néolibéralisme n'est pas doctrinale mais stratégique : ses différents courants se définissent avant tout par la construction discursive d'un ennemi commun (l'ancien libéralisme naturaliste, puis plus largement l'État providence et la démocratie de masse), ce qui leur permet de s'entendre sur les pratiques malgré leurs désaccords théoriques.

Il développe le concept de « fait social total » (emprunté à Marcel Mauss) pour qualifier le néolibéralisme, contre la réduction usuelle à une simple politique de retrait de l'État : il s'agit selon lui d'un corpus inséparable d'interventions pratiques concrètes visant à transformer activement l'État lui-même plutôt qu'à l'affaiblir. Il cite Franz Böhm et Hayek s'accordant sur l'objectif d'une « société de droit privé », l'État devant se restructurer selon les principes du droit privé qu'il entend promouvoir dans l'ensemble de la société — logique illustrée par la libéralisation financière française pilotée par Pierre Bérégovoy après le tournant de la rigueur de 1983, présentée comme une bascule d'une réglementation protégeant les marchés de la concurrence vers une réglementation organisant la concurrence elle-même. Il interprète la crise de 2008 non comme une remise en cause du néolibéralisme (malgré l'intervention massive des États pour sauver les banques) mais comme l'occasion d'un approfondissement de la même logique, illustré par le discours éphémère de Nicolas Sarkozy sur la « moralisation des marchés financiers ».

Il détaille la méthode empirique et expérimentale par laquelle le néolibéralisme s'est diffusé — via des « ballons d'essai » testés puis ajustés selon la résistance rencontrée, illustrés par la privatisation « rampante » de France Télécom — et souligne la conversion en une génération des hauts fonctionnaires formés à la doctrine de la supériorité de l'intérêt public vers le zèle néolibéral, ainsi que la remarquable continuité des politiques économiques françaises par-delà les alternances gouvernementales, incarnée selon lui par l'autonomie structurelle du ministère de l'Économie et des Finances (« Bercy, un État dans l'État ») capable d'imposer sa logique aux gouvernants plutôt que l'inverse. Il précise que l'État ne « cède » pas aux marchés comme à une force extérieure : il intériorise d'abord lui-même les règles du marché avant de les imposer à l'extérieur, avec une double mission — modifier ses propres règles internes de fonctionnement (esprit d'équipe, mérite individuel importé du secteur privé) et encourager à l'extérieur un même style de conduite chez les entreprises et les individus.

Il analyse le principe d'« accountability » (imposé initialement dans le rapport actionnaires-managers, où le pouvoir décisionnel bascule des seconds vers les premiers) comme s'étendant à toute la société, chaque individu devenant responsable de son propre destin — tout en notant le paradoxe que les actionnaires eux-mêmes, en position dominante, échappent structurellement à toute reddition de comptes réelle (rachats d'obligations, dividendes maintenus malgré de mauvais résultats). Il développe, en écho à Foucault, l'opposition théorisée par les néolibéraux entre « risquophiles » et « risquophobes » : les défenseurs de la sécurité de l'emploi sont présentés comme des obstacles nuisibles à la concurrence, tandis que les détenteurs de capital, présentés comme les preneurs de risque par excellence, sont en réalité les mieux protégés du système. Il relie ce mécanisme au langage des « incitations » (incentives) qui masque une contrainte réelle sous l'apparence d'un choix illimité — l'individu étant enjoint de choisir en permanence dans des situations qu'il n'a pas choisies, l'« adaptation » étant présentée comme la vertu cardinale de ce choix contraint.

Sur l'Union européenne, il conteste l'idée que le traité de Rome de 1957 aurait été néolibéral dans son aspiration fondatrice, situant le basculement entre 1962 et 1964 avec la promotion, par deux commissaires à la concurrence s'inspirant à la fois de Hayek et des ordolibéraux allemands (les « constitutionnalistes », en opposition aux « universalistes » comme Röpke, hostile à l'Union européenne), d'un rôle constitutionnel moteur pour la Cour de justice de l'Union européenne, érigée en gardienne de l'orthodoxie de la concurrence. Il déconstruit le concept d'« économie sociale de marché » — que des hauts fonctionnaires socialistes français auraient eux-mêmes découvert, avec surprise, ne pas signifier une correction sociale du marché (sens que rejetait explicitement Hayek, jugeant le mot « social » porteur du germe totalitaire de la « justice sociale ») mais une économie de concurrence renforcée par une armature juridique dont l'État est le gardien. Il illustre l'incohérence du principe de « concurrence libre et non faussée » par l'exemple de la négociation entre Macron et l'Allemagne sur la taxonomie européenne des énergies « vertes » fin 2021 (accord donnant-donnant intégrant le nucléaire français et le gaz allemand), révélant selon lui la persistance de logiques de souveraineté nationale sous couvert de règles communes. Il relativise enfin la portée du plan de relance post-Covid et de l'assouplissement temporaire de la règle des 3 % de déficit, n'y voyant pas les prémices d'une mutualisation budgétaire réelle mais un aménagement conjoncturel sans remise en cause de la rationalité néolibérale.

Il explique la remarquable continuité des politiques par-delà les alternances gauche-droite par le concept d'« auto-entretien » : les réformes antérieures produisent des effets qui contraignent les nouveaux gouvernants à approfondir la même voie plutôt qu'à la remettre en cause, illustré par le retournement rapide de François Hollande après sa déclaration du Bourget (« mon ennemi, c'est la finance »). Il analyse l'aveuglement historique d'une partie de la gauche (citant Lionel Jospin) ayant confondu l'introduction de règles avec une sortie du néolibéralisme, alors que ce dernier ne s'oppose nullement à la réglementation mais cherche au contraire à orienter cette dernière vers la promotion de la concurrence — illustré par le cas de Gerhard Schröder, artisan zélé des lois Hartz en Allemagne tout en favorisant simultanément les accords commerciaux avec la Russie de Poutine.

Sur la dimension politique du néolibéralisme, il défend la thèse d'une hostilité structurelle et non circonstancielle à la démocratie de masse, théorisée dès l'origine (méfiance de Lippmann envers l'opinion publique, réunion de la Société du Mont-Pèlerin en 1980-1981 défendant rétrospectivement le coup d'État chilien de Pinochet, réflexions de Hayek sur les « pouvoirs de crise » justifiant une concentration temporaire du pouvoir) — une constitutionnalisation de certains principes (concurrence, équilibre budgétaire, stabilité monétaire) soustraits à toute délibération démocratique, qu'il qualifie de dimension « autoritaire irréductible » du néolibéralisme, indépendante du régime politique dans lequel il s'exerce (d'où la qualification de rationalité « a-démocratique » développée avec Christian Laval). Il termine sur la transformation subjective des individus en « entrepreneurs d'eux-mêmes » (chacun conçu comme un capital, puis comme un « portefeuille d'actions » dont il est l'actionnaire), sur le rôle du coaching et du développement personnel dans cette logique, et sur le concept de « performance-jouissance » (au sens lacanien de l'impossible) pour expliquer la dissonance entre hédonisme consumériste et ascétisme du travail comme facteur de dépression et de burn-out — l'individu étant rendu responsable d'objectifs qu'il s'impose sans jamais pouvoir s'y reposer. Il conclut en réaffirmant l'actualité de la lutte des classes comme processus se construisant dans l'affrontement plutôt que préexistant (illustré par la mobilisation sur les retraites), en nuançant le risque nihiliste du néolibéralisme (l'Argentine de Javier Milei en étant l'illustration la plus poussée sans y être encore parvenu), et en évoquant la convergence entre les Soulèvements de la Terre et la Confédération paysanne comme piste encourageante de reconstruction de collectifs nouveaux, non calqués sur le modèle de l'État-providence.

Excerpts

Sur l'incitation déguisant une contrainte réelle :

“« On vous enjoint de choisir dans des situations que vous n'avez pas choisies, et on considère que l'adaptation est une vertu de celui qui doit choisir dans une situation qu'il n'a pas choisie. »”

Sur la conversion continue des gouvernements malgré les alternances politiques :

“« Ce qui a été désigné pour les besoins de la campagne comme étant un ennemi n'est plus, dans les faits, considéré comme un ennemi une fois le gouvernement installé au pouvoir [...] ils sont d'autant plus intégrés au modèle européen qu'ils font preuve de zèle dans la mise en œuvre des politiques néolibérales. »”

Sur la dimension autoritaire irréductible du néolibéralisme :

“« Il y a une décision fondatrice du néolibéralisme, toute tendance confondue, qui consiste à borner le champ du délibérable [...] cette mise hors champ d'un certain nombre de choses considérées comme fondamentales, ça indique quelque chose de fondamental sur le plan de l'autoritarisme. »”