Gori, Roland
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Gori situe la crise contemporaine comme une « crise anthropologique » plus profonde que la seule crise écologique : l'exploitation généralisée du vivant comme stock à rentabiliser refléterait un rapport instrumental à l'humain lui-même, comparable selon lui à la déshumanisation de l'esclavage — l'humain étant réduit à un « auto-entrepreneur de lui-même » (référence à Michel Foucault) sur un marché de la concurrence généralisée. Il développe une critique de la « religion du chiffre » et de l'évaluation, expérience personnelle à l'appui (ancien vice-président du CNU, expert au ministère de la Recherche) : les critères bibliométriques (facteur d'impact des revues) auraient remplacé l'appréciation qualitative du travail scientifique, imposant une « domination intellectuelle essentiellement étatsunienne » et transformant la recherche en réponse à des appels d'offre plutôt qu'en projets autonomes — un mécanisme qu'il qualifie de cheval de Troie de la logique de marché dans des secteurs auparavant protégés (santé, éducation).
Il retrace la généalogie philosophique de la mise en concurrence généralisée jusqu'à Herbert Spencer, dont le darwinisme social aurait fourni la matrice justifiant à la fois le fascisme/nazisme et, plus discrètement selon lui, le néolibéralisme de l'école de Chicago — la différence étant que le néolibéralisme charge désormais les États eux-mêmes de « coloniser » leurs propres services publics et les structures mentales des citoyens au nom de la concurrence. Il relie cette dynamique à la taylorisation, étendue selon lui bien au-delà de l'usine à l'ensemble des professions contemporaines (soin, enseignement, recherche, journalisme), provoquant une « prolétarisation » au sens marxien : la confiscation de la responsabilité morale et méthodologique de l'ouvrier (ou du professionnel) au profit de protocoles prescrits par d'autres, source selon lui d'une souffrance psychique et sociale considérable, illustrée par le procès France Télécom/Orange et la vague de suicides liée au plan de restructuration de Didier Lombard.
Sur le plan démocratique, il développe l'idée que le pouvoir contemporain n'a plus besoin d'espace de parole véritable : le Parlement serait devenu spectacle plutôt que lieu de délibération, la « bonne décision » étant réputée venir non du débat mais de cabinets de conseil (McKinsey), avec un recours croissant aux « nudges » pour faire accepter des décisions déjà prises en donnant aux citoyens l'illusion de les avoir choisies — signe, selon lui, d'un renoncement à l'hypothèse d'un individu rationnel, pourtant fondatrice du libéralisme classique. Il qualifie Emmanuel Macron de figure incarnant ce basculement vers un « libéralisme autoritaire » (concept emprunté à Carl Schmitt) : un État se voulant ferme envers les citoyens tout en restant souple envers les exigences du marché, une position qu'il juge intenable à terme et rapprochant paradoxalement Macron du registre de gouvernants qualifiés d'illibéraux (Orban, Erdogan, Poutine).
S'appuyant sur Freud et les trois « humiliations narcissiques » de l'humanité (Copernic, Darwin, l'inconscient), Gori conteste le postulat libéral de l'individu rationnel et autonome, soutenant que la liberté véritable suppose au contraire la reconnaissance d'une dette originaire envers autrui (l'enfant humain naît en état de dépendance extrême et prolongée) — thèse qu'il oppose à la tradition solidariste plutôt qu'individualiste. Il analyse le retour de crispations identitaires contemporaines comme une réaction à l'atomisation produite par la mondialisation, phénomène qu'il rapproche des crises de fin de XIXe siècle et de l'entre-deux-guerres ayant nourri nationalismes et totalitarismes. Il conclut sur l'importance de la parole et de la création comme antidotes à la conformité imposée par les dispositifs d'évaluation, appelant les professionnels à se réapproprier collectivement la définition de la valeur de leur travail par le dialogue avec les usagers plutôt que par les chiffres seuls, tout en mettant en garde contre le risque, en cas d'échec de la contestation sociale actuelle, d'un débouché non pas apathique mais potentiellement fasciste de la colère refoulée — en écho aux travaux de l'École de Francfort sur les conditions démocratiques ayant permis l'avènement du nazisme.
Excerpts
Sur l'évaluation bibliométrique comme soumission intellectuelle plutôt que mesure de qualité :
“« Ce qui va compter, c'est le nombre de publications dans des supports à fort impact factor [...] ce qui compte, c'est le degré de soumission du chercheur à un ensemble de domination intellectuelle essentiellement étatsunienne — ce n'est pas la qualité de son travail. »”
Sur le renoncement du pouvoir politique à l'espace de délibération démocratique :
“« Aujourd'hui le pouvoir n'a plus besoin d'espace de parole [...] on ne croit pas que la bonne décision va surgir du débat [...] la bonne solution, elle est chez McKinsey, qui va vous dire comment la faire avaler aux gens pour qu'ils croient que c'est eux qui l'ont trouvée — ça, c'est les nudges. »”
Sur la dette anthropologique fondatrice de la liberté humaine :
“« Je ne peux pas survivre sans l'héritage d'autrui [...] c'est cette prématurité qui fait qu'il n'est pas conforme, il lui faut la médiation d'un autre humain [...] il y a une dette dès le début de la vie, et cette dette fait exploser les valeurs de compétition et de concurrence. »”