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Hercberg, Serge

médecin épidémiologiste, spécialiste de nutrition en santé publique, ancien président du Programme national nutrition santé, concepteur du Nutri-Score, auteur de Manger... et alors ?

LES LOBBYS CONTRE LA SANTÉ : L'INCROYABLE HISTOIRE DU NUTRI-SCORE ! - Serge Hercberg

Elucid · Jul 9, 2022

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Core ideas

Hercberg décrit une stratégie récurrente des lobbys de santé publique (agroalimentaire, alcool, tabac, sécurité routière) en trois phases : bloquer une mesure par pression politique et éléments de langage décrédibilisants (« simpliste, stigmatisant, culpabilisant, hygiéniste, liberticide »), puis, en cas d'échec, la retarder en proposant des alternatives ou des études complémentaires, et enfin, si elle est adoptée, la détricoter pour lui faire perdre son sens. Il détaille le poids économique des principaux lobbys rencontrés — l'Association nationale des industries alimentaires (Ania, 180 milliards d'euros de chiffre d'affaires, 150 000 emplois), la grande distribution (200 milliards, 750 000 emplois) — ainsi que la formation de « saintes alliances » ponctuelles entre secteurs par ailleurs concurrents dès qu'une mesure de santé publique les menace collectivement. Il retrace la création du Programme national nutrition santé (PNNS) en 2000-2001, né d'une conjonction favorable (prise de conscience de l'épidémie d'obésité, soutien du directeur général de la santé Joël Ménard et du ministre Bernard Kouchner) et d'un arbitrage de Lionel Jospin transférant pour la première fois la responsabilité de la politique nutritionnelle du ministère de l'Agriculture — traditionnellement proche des intérêts économiques agroalimentaires — au ministère de la Santé.

Il illustre par des exemples concrets l'intensité de l'opposition rencontrée dès les mesures les plus anodines : une campagne de communication sur le sucre en 2005 a suscité une contre-campagne publicitaire d'un million d'euros de la filière sucrière (comparable au budget total du PNNS) mettant en scène des pâtissiers arrêtés par la police ; une simple formule pédagogique sur la réduction de la consommation de viande dans un guide alimentaire a provoqué une interpellation directe du président Chirac au Salon de l'Agriculture. Il relate avoir été personnellement menacé par un ancien président de l'Ania, qui l'a interrompu en réunion publique en le menaçant d'appeler le ministre de l'Agriculture pour le faire évincer. Il détaille deux combats emblématiques : la victoire, en 2004, de l'interdiction des distributeurs automatiques de confiseries dans les établissements scolaires, obtenue via un amendement porté par le député Yves Bur malgré un contre-lobbying du syndicat des fabricants de distributeurs (NAFSA) reprenant des arguments jugés par lui fantaisistes (les distributeurs comme facteur de « réconfort » et de « protection » des enfants) ; et l'échec, réitéré depuis vingt ans, de la réglementation de la publicité alimentaire destinée aux enfants, illustré par l'épisode de 2008 où la ministre Roselyne Bachelot, après l'échec d'une négociation collective boycottée par l'Ania, a dû reculer sous pression de l'Élysée au profit d'une charte volontariste jugée inefficace par le Conseil supérieur de l'audiovisuel lui-même, et par le vote parlementaire dramatique où la députée Valérie Boyer, porteuse d'un amendement d'interdiction, a fini par voter contre son propre texte sous pression partisane.

Il retrace sa propre prise de conscience des conflits d'intérêts au début des années 2000 (affaire du Mediator, travaux scientifiques montrant l'impact des financements industriels sur l'interprétation des résultats), décidant alors avec son équipe de recherche de refuser tout financement industriel direct — une position qu'il décrit comme rare et coûteuse, distinguant les mécanismes subtils de captation (financements modestes créant un sentiment de gratitude et de proximité, événements conviviaux, relations de confiance avec des interlocuteurs eux-mêmes sincères mais instrumentalisés par les services marketing de leur entreprise) de la corruption directe, tout en plaidant pour une obligation de transparence des liens financiers dans l'agroalimentaire comparable à celle existant pour l'industrie pharmaceutique. Il retrace la genèse du Nutri-Score, proposé en 2014 parmi quinze mesures à la ministre Marisol Touraine qui n'en retient qu'une seule comme réalisable politiquement, puis la bataille de trois ans jusqu'à son adoption en 2017 : personnalisation délibérée du logo (rebaptisé « logo Herzberg » dans les documents internes de l'Ania pour le décrédibiliser, révélé par des mails confidentiels ayant fuité), lancement de logos alternatifs concurrents par Carrefour puis par un consortium de six géants agroalimentaires (Big 6), amendements « clé en main » rédigés directement par l'Ania et transmis à des parlementaires, tentative documentée de faire interrompre ses recherches via des courriers adressés au ministre de l'Agriculture (resté sans suite en raison du statut protégé des chercheurs publics), et surveillance de ses contacts Twitter journalistiques par les opposants. Il souligne le rôle déterminant des médias (Cash Investigation, Mediapart, Le Monde) dans la survie politique du dispositif, et conclut sur son adoption volontaire actuelle par 875 entreprises (environ 60% du marché) mais sur le blocage persistant, au niveau européen, de son caractère obligatoire par une réglementation de 2011 obtenue après qu'un lobby européen ait dépensé environ un milliard de dollars, la bataille se poursuivant désormais au niveau de la Commission européenne où l'Italie mène une opposition active au nom de la défense des produits traditionnels.

Excerpts

Sur la stratégie de décrédibilisation par le vocabulaire des lobbys :

“« L'idée c'est un peu de transposer ce qui est normalement de la science, qui amène à une décision politique, à un champ qui est hors de la science [...] simpliste, réductrice, stigmatisante, culpabilisante, hygiéniste, liberticide — on vise à décrédibiliser à la fois la mesure et ceux qui l'apportent. »”

Sur la menace personnelle reçue de l'ancien président de l'Ania :

“« J'étais interrompu violemment par le président de l'Ania de l'époque qui a dit : attendez, si vous continuez à parler de ce genre de choses, j'appelle le ministère de l'Agriculture, j'appelle le ministre et vous serez éjecté immédiatement. »”

Sur la prise de conscience de l'influence subtile des conflits d'intérêts :

“« Eux disaient : mais c'est pas du tout lié à mes conflits d'intérêt, je ne suis vendu à personne — et je me suis dit : mais si eux sont comme cela, moi-même peut-être dans mes positions je suis influencé sans m'en rendre compte [...] nous n'allons plus travailler avec des financements industriels. »”