Chaliand, Gérard
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Chaliand affirme que l'Occident a définitivement perdu le monopole historique de la violence qu'il détenait depuis le XIXe siècle, cette domination reposant selon lui essentiellement sur une avance industrielle et militaire (passage à la vapeur et à l'arme à feu) désormais comblée par le reste du monde. Il explique la série d'échecs militaires occidentaux depuis le Vietnam par un changement du « rapport à la mort » dans les opinions publiques occidentales (illustré par le contraste entre de Gaulle envoyé en Algérie pour 15 morts et les pertes hebdomadaires équivalentes tolérées auparavant) et par la découverte américaine de la « guerre zéro mort » consistant à bombarder pour éviter ses propres pertes tout en acceptant des pertes adverses massives — mécanisme qui produit des victoires militaires sans jamais déboucher sur une victoire politique, seule victoire occidentale reconnue depuis 1945 étant celle des Malouines.
Il développe une critique du traitement asymétrique par l'Occident des agressions territoriales selon leur localisation géographique et raciale, comparant le soutien inconditionnel à l'Ukraine (guerre jugée légitime malgré la corruption structurelle de l'État ukrainien et le rôle de l'expansion de l'OTAN, promise pourtant exclue par les Occidentaux en 2008, dans le sentiment d'agression ressenti par la Russie) à la simple « protestation » verbale face à l'agression azerbaïdjanaise du Haut-Karabakh contre les Arméniens, qu'il documente en détail (statistiques soviétiques montrant l'effondrement de la population arménienne du Nakhitchevan, aide israélienne et turque à l'Azerbaïdjan, inaction russe et occidentale), concluant que les valeurs occidentales sont « à géométrie variable » selon que le conflit concerne une population perçue comme « blanche » ou non.
Il analyse le conflit israélo-palestinien en insistant sur la nécessité de comprendre la perception des deux camps, qualifie le terme « pogrom » appliqué au 7 octobre d'inexact par contraste avec l'ampleur de la violence réelle, et avance une thèse personnelle très controversée selon laquelle une expulsion complète des Arabes de Palestine vers la Transjordanie en 1948 (plutôt que les 700 000 réfugiés effectivement déplacés) aurait pu constituer une solution moins pire que l'impasse actuelle, qu'il qualifie d'apartheid de facto sur un territoire de 25 000 km² où deux peuples qui se détestent ne peuvent cohabiter. Il commente une carte des réactions internationales au 7 octobre pour souligner qu'un nombre considérable d'États (Russie, Turquie, Chine, une grande partie de l'Amérique latine) ne condamnent pas le Hamas, y voyant une conséquence de la situation faite aux Palestiniens — position selon lui impensable dans le débat public occidental.
Il développe une réflexion sur le nationalisme comme moteur essentiel de puissance et de résistance (citant l'Ukraine, la décolonisation algérienne et vietnamienne), sur la nécessité de coupler démographie et croissance économique pour peser réellement (opposant l'Égypte, nombreuse mais appauvrie par l'absence de croissance, à la Chine et l'Inde), et sur l'homogénéité ethnique chinoise (92 % de Han) comme facteur de force structurelle rare comparée à la diversité indienne ou américaine. Il qualifie la géopolitique de « l'art de s'emparer de ce qui est à autrui », affirme que l'espèce humaine est fondamentalement prédatrice, et prédit que la guerre en Ukraine se terminera par un compromis territorial, la Russie ne pouvant ni gagner son objectif initial (prise de Kiev) ni véritablement perdre (contrôle de facto de 10 % du territoire plus la Crimée), les États-Unis étant selon lui les principaux bénéficiaires géopolitiques du conflit (revalorisation de l'OTAN, leadership réaffirmé sur l'Europe).
Il conclut sur la dissuasion nucléaire comme fondée non sur la sagesse mais sur la peur rationnelle de la capacité de seconde frappe, sur le rôle des médias comme vecteurs de propagande plutôt que d'analyse objective (illustré par le traitement univoque de la figure ukrainienne Stepan Bandera), sur l'ONU et le droit international comme dépourvus de pouvoir contraignant réel face aux États dominants, et sur l'improbabilité d'un conflit ouvert à Taïwan, la Chine n'ayant selon lui pas intérêt à s'engager dans un affrontement dont l'issue ne serait pas garantie alors que le temps joue en sa faveur.
Excerpts
Sur la fin du monopole occidental de la violence :
“« Le monopole de la violence et de la puissance entre les mains des Occidentaux, comme c'était il y a une cinquantaine d'années, c'est fini, et fini à jamais [...] du point de vue militaire, nous vivons à l'ombre des États-Unis, aujourd'hui en termes de puissance nous pesons très peu. »”
Sur le double standard des valeurs occidentales entre Ukraine et Arménie :
“« Pour l'Ukraine, on a fait tout ce qu'il fallait faire et même peut-être davantage, et pour les Arméniens on a essentiellement protesté [...] c'est inadmissible, ce qui dans notre vocabulaire à nous signifie : je l'admets [...] nos valeurs sont à géométrie variable. »”
Sur le rôle des médias comme propagande plutôt qu'analyse :
“« Le rôle des médias, c'est de la propagande pour l'essentiel [...] nous ne faisons pas une analyse tranquille disant que les Russes ont quelques raisons de s'inquiéter de la politique menée par les Américains [...] les médias ne sont pas là pour nous rendre compte des faits, ils sont là pour nous influencer. »”