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Farah, Frédéric

professeur de sciences économiques et sociales, enseigne au lycée, à l'université et en classe préparatoire, auteur de Le Fake State et Génération Erasmus

L'UNION EUROPÉENNE : UN PROJET SANS ISSUE QUI SE MOQUE DE NOUS - Frédéric Farah

Elucid · Jun 8, 2024

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Core ideas

Farah retrace son propre parcours intellectuel depuis le référendum de Maastricht de 1992 (il avait 22 ans et s'y opposait déjà) pour situer les promesses originelles de la construction européenne — devenir une monnaie concurrente du dollar, augmenter le niveau de vie, faire converger les économies — et dresser un bilan largement négatif trente ans plus tard : l'euro resterait une monnaie régionale n'ayant jamais rivalisé avec le dollar, les niveaux de vie n'auraient pas augmenté grâce à lui, et la zone euro aurait généré de la divergence plutôt que de la convergence économique entre ses membres, avec une « double morsure déflationniste puis inflationniste » pour les salariés. Il défend cependant une lecture alternative : si l'on considère l'euro comme une arme au service du capital plutôt qu'un projet de convergence, il a au contraire parfaitement réussi, en retirant aux États la possibilité de dévaluer leur monnaie (outil traditionnel d'achat de la paix sociale en France, citant les accords de Grenelle de 1968 suivis de la dévaluation de 1969) et en reportant l'ajustement économique sur la flexibilité salariale et le marché du travail, dans un contexte de libre circulation des capitaux comparable selon lui à l'étalon-or de la fin du XIXe siècle.

Il analyse la Banque centrale européenne comme héritière directe de la Bundesbank allemande et du monétarisme de la Nouvelle économie classique américaine, conçue pour « dépolitiser » — c'est-à-dire, selon lui, « dédémocratiser » — la gestion monétaire au nom de la lutte contre l'inflation, et documente son évolution vers des politiques dites « hétérodoxes » (rachats de dette publique) uniquement pour assurer la survie du système de la zone euro plutôt que par souci du bien commun, tout en maintenant sa logique de conditionnalité (mémorandums grecs, réformes structurelles imposées en échange d'un soutien). Il critique de façon symétrique la Cour de justice de l'Union européenne, dont la jurisprudence (depuis l'arrêt Costa contre ENEL de 1964) privilégierait systématiquement les libertés économiques sur les droits sociaux, exercée par des juges non élus dont le contrôle démocratique reste quasi inexistant.

Sur le Parlement européen, Farah détaille son fonctionnement atypique au sein du « triangle institutionnel » (Commission, Conseil, Parlement) : dépourvu de l'initiative budgétaire et législative propres au parlementarisme classique, fonctionnant sur le mode de la « grande coalition » qui efface le dissensus pourtant constitutif de la démocratie selon lui, et incapable d'infléchir les orientations fondamentales de la construction européenne (mandat de la BCE, règles budgétaires) faute d'unanimité requise pour toute réforme des traités. Il conclut que l'Union européenne n'est pas une démocratie et ne peut le devenir : la dépossession volontaire de la souveraineté monétaire au profit des marchés financiers et des agences de notation aurait vidé la démocratie de sa substance, transformée en « mise en scène grotesque » où les orientations économiques fondamentales échappent structurellement à toute délibération collective, faute aussi d'un véritable espace public commun européen.

Il documente comment ce cadre économique a rendu l'extrême droite « fréquentable » et réintégrée dans l'« arc républicain » (Giorgia Meloni conservant l'équipe de Mario Draghi, Bardella et Le Pen abandonnant le Frexit et la sortie de l'euro), non par modération de son discours identitaire mais par acceptation du cadre économique européen — dénonçant comme une « immense blague » l'idée que l'extrême droite porterait une meilleure justice sociale, alors qu'elle s'accommode selon lui parfaitement du grand patronat (citant l'exemple italien de la suppression brutale du RSA local par SMS sous Meloni) et se contente de désigner des minorités comme boucs émissaires plutôt que de remettre en cause le système économique lui-même.

À l'aide de données comparatives sur la production industrielle, il explique la « grande divergence » européenne post-euro : la France et l'Italie, entrées dans la période de l'« euro fort » (2001-2010) avec une monnaie surévaluée par rapport à leurs besoins, ont connu une désindustrialisation accélérée, tandis que l'Allemagne, bénéficiant d'un mark sous-évalué de fait par l'euro, de délocalisations de proximité vers l'Europe centrale et orientale et d'une énergie russe bon marché sous les gouvernements Merkel, en est devenue la grande gagnante — configurant selon lui une logique centre-périphérie comparable au rapport historique tiers-mondiste, la Grèce illustrant le cas extrême d'un pays ayant perdu sa base industrielle au profit d'une économie touristique sous mémorandum. Il conteste également l'idée d'une solidarité européenne réelle : le plan de relance post-Covid ne serait pas reconductible dans le contexte politique actuel, la mutualisation des ressources propres resterait inachevée, et des pays comme le Portugal ou l'Irlande auraient plutôt choisi des stratégies de dumping fiscal et social (paradis fiscaux, dérégulation immobilière ayant chassé les habitants du centre historique de Lisbonne), illustrant une concurrence non coopérative structurelle entre États membres plutôt qu'une solidarité de fait. Il juge enfin le concept de « souveraineté européenne » vide de sens, faute d'accord réel entre États sur des sujets clés (équipement militaire majoritairement américain, positions divergentes sur l'Ukraine et le conflit israélo-palestinien), et rejette l'idée d'un « peuple européen » ou d'une identification affective à l'Europe comparable à l'identification nationale, l'Union européenne n'étant à ses yeux qu'une forme historiquement contingente d'organisation du continent, non une réalité culturelle ou politique en soi.

Il présente enfin les résultats de son enquête informelle auprès de lycéens et étudiants d'Île-de-France (menée pour son livre Génération Erasmus, précisant explicitement les limites méthodologiques de ce retour de terrain non représentatif) : au-delà de leurs origines sociales très diverses, ces jeunes partageraient une vision commune de l'Europe façonnée par un « imaginaire commercial » dépolitisé depuis les années 1980 (orientation professionnelle, employabilité) plutôt que par les grands récits idéologiques de la paix ou des valeurs européennes — aucun n'ayant cité Jean Monnet ou Robert Schuman comme figure européenne, mais plutôt Nelson Mandela ou Zinédine Zidane. Il décrit leur rapport à l'Union européenne comme une « passion triste » : ils ne sont pas favorables au Frexit mais ne perçoivent pas non plus de bénéfice concret dans leur quotidien, acceptant l'échelle européenne comme un horizon « indépassable » par défaut plutôt que par adhésion, faute d'alternative crédible face à la taille des puissances mondiales (Chine, Inde) — ce qui l'amène à conclure qu'une critique efficace de l'Europe ne pourra se construire par la seule technique économique, mais nécessitera un récit et un imaginaire alternatifs aussi mobilisateurs que le discours européiste dominant.

Excerpts

Sur la démocratie vidée de sa substance par la dépossession monétaire :

“« Quand vous vous êtes dépossédé volontairement de la souveraineté monétaire, quand vous décrétez que les marchés financiers et les agences de notation comptent plus que votre opinion publique, la démocratie devient une substance vide, une espèce de mise en scène un peu grotesque. »”

Sur l'euro comme instrument de discipline du travail plutôt que de convergence :

“« Si on pense que c'est une arme au service du capital, l'euro a très bien marché [...] on a créé un environnement hyper favorable pour le capital [...] et en même temps les salariés sont mis en concurrence les uns contre les autres. »”

Sur la fréquentabilité acquise par l'extrême droite via l'acceptation du cadre économique européen :

“« Ces forces d'extrême droite ont parfaitement compris que pour être acceptables, ce n'est pas de modérer leur discours raciste [...] c'est de dire qu'ils acceptent le cadre économique européen, et c'est ça qui les a rendues fréquentables, qui les a remises dans l'arc républicain. »”