Polony, Natacha
▶ Watch on YouTubeCore ideas
Polony explique son départ de Marianne par une tension croissante entre la ligne éditoriale du journal et les intérêts de son actionnaire tchèque Daniel Křetínský, tout en relativisant l'idée d'une dégradation continue de la liberté de la presse : elle relève qu'un gouvernement pouvait, dans les années 1960, dicter directement le contenu du journal télévisé, une pratique disparue, mais que la pression économique liée à la dépendance des grands médias envers des propriétaires milliardaires reste structurellement problématique. Elle situe une bascule décisive dans la confiance du public envers les médias traditionnels lors du référendum sur le traité constitutionnel européen de 2005, où 95 % des médias auraient fait ouvertement campagne pour le « oui » tout en insultant les électeurs du « non », provoquant une fracture jamais résorbée et amplifiée depuis, selon elle, par l'unanimisme médiatique observé sur la guerre en Ukraine.
Elle analyse la concurrence des réseaux sociaux et de l'intelligence artificielle comme une menace économique existentielle pour la presse (les contenus journalistiques étant exploités sans rémunération par les plateformes, la manne publicitaire captée par les GAFAM), illustrée par l'accord signé par Le Monde avec OpenAI et Google, qu'elle interprète comme un calcul individualiste au détriment de la solidarité de la profession. Elle défend la nécessité de sources journalistiques fiables plutôt qu'un rejet total du métier, citant le livre de David Colon sur l'histoire des manipulations de l'information (rôle historique de la CIA dans les rédactions) tout en notant sa limite : l'absence de traitement équivalent des manipulations occidentales après les années 2000. Elle illustre par l'exemple de l'explosion du gazoduc Nord Stream 2 sa conception de l'honnêteté journalistique : reconnaître l'absence de certitude sur un sujet contesté plutôt que d'afficher une fausse assurance, tout en fournissant le contexte historique nécessaire (le projet germano-russe vieux de vingt ans, contredit par les intérêts déclarés des États-Unis) pour permettre au public de juger.
Elle définit la mission du journaliste par quatre exigences : rapporter des faits que personne ne veut voir, avoir conscience de sa propre subjectivité pour s'efforcer à l'honnêteté intellectuelle, maîtriser le temps long et la culture historique pour résister à la tyrannie de l'instant médiatique, et maîtriser la langue pour ne pas reprendre le vocabulaire imposé par les communicants — le langage étant, selon elle, intrinsèquement porteur d'idéologie. Elle critique l'usage disqualifiant d'étiquettes comme « réactionnaire », « populiste » ou « déclinistes », et dénonce la dichotomie médiatique « démocraties contre autocraties » comme une manipulation du langage masquant la diversité réelle des régimes concernés (elle cite l'Inde et le Brésil, membres des BRICS mais démocraties, tout en jugeant l'oligarchie occidentale tout aussi problématique pour la démocratie que le système de castes indien).
Elle développe une définition personnelle de la souveraineté articulée en trois niveaux indissociables — souveraineté populaire, souveraineté nationale et souveraineté individuelle — la présentant comme synonyme de démocratie authentique plutôt que comme une étiquette partisane piégée, historiquement récupérée par l'extrême droite puis délégitimée par le discours dominant pour décourager toute critique de la construction européenne ou du libre-échange. Elle observe le paradoxe de partis d'extrême droite européens (citant Giorgia Meloni) désormais ralliés à l'Union européenne et au MEDEF pour se rendre fréquentables, tandis que le terme « souverainiste » reste stigmatisé.
Elle développe une critique substantielle de la construction européenne depuis l'Acte unique de 1986, qu'elle relie à la désindustrialisation, au chômage de masse et à l'affaiblissement des services publics français, l'emploi devenant selon elle la variable d'ajustement d'un système favorisant épargnants, possédants et multinationales échappant à l'impôt via les paradis fiscaux intra-européens. Elle cite le discours prémonitoire de Philippe Séguin du 5 mai 1992 sur le traité de Maastricht et argue que l'Allemagne a tiré un bénéfice structurel de la création de l'euro (une monnaie sous-évaluée pour son économie, contrairement à une France structurellement pénalisée par une monnaie surévaluée) et de l'élargissement rapide de l'Union, créant un dumping social et fiscal favorable aux délocalisations — contestant frontalement le discours convenu du « contribuable allemand qui paie pour le modèle social français ». Elle prône, plutôt qu'une sortie immédiate de l'UE jugée déstabilisante, l'instauration d'un rapport de force point par point (sortie de la fixation européenne unique du prix de l'électricité pour valoriser l'avantage nucléaire français, constitutionnalisation de la défense des services publics) et dénonce l'absence chronique d'élites françaises compétentes et investies dans les instances européennes pour défendre pied à pied les intérêts nationaux.
Elle définit son projet économique comme la défense de la production et de la relocalisation industrielle — justifiée aussi bien écologiquement (délocaliser la pollution ne la supprime pas) qu'économiquement — appelant à réorienter la commande publique en faveur des entreprises françaises (dans le cadre même des règles européennes actuelles), à simplifier les normes administratives absurdes (illustré par l'exemple d'un hôtel historique fermé pour non-conformité aux normes incendie plutôt que de dénaturer un escalier du XVIIe siècle), et cite une étude coécrite avec Jean-Michel Fourniau montrant qu'à parité de structure de prélèvements obligatoires entre 1997 et 2017, l'éducation nationale bénéficierait de 11 milliards d'euros supplémentaires si les mêmes proportions budgétaires avaient été maintenues — l'essentiel des marges budgétaires ayant été absorbé par les conséquences sociales de la désindustrialisation (chômage) plutôt que redistribué vers les fonctions régaliennes.
Elle analyse le paysage politique français comme structurellement bloqué par une « tripartition » où chaque camp (bloc central macroniste, Rassemblement national, La France insoumise) est rejeté par environ deux tiers des Français, empêchant toute alternance réelle et consolidant de fait le « centrisme autoritaire » — la moitié du corps électoral s'abstenant désormais, ce qu'elle qualifie de premier parti de France et signe d'une sécession démocratique grave. Elle attribue le blocage à la diabolisation progressive d'idées historiquement associées à la gauche républicaine (laïcité, école républicaine, protectionnisme industriel), reclassées comme relevant de l'extrême droite, ce qui aurait mécaniquement poussé une partie de l'électorat vers le Rassemblement national tout en interdisant l'émergence d'une opposition frontale au néolibéralisme distincte des « excès » du RN et de LFI.
Sur le conflit israélo-palestinien, elle qualifie le 7 octobre 2023 d'horreur sans justification possible tout en refusant le déni de contexte historique (l'intérêt objectif de Netanyahou dans le maintien du Hamas comme interlocuteur, l'emprise violente exercée par ce dernier sur la population de Gaza), dénonce le tropisme « occidentaliste » des médias français consistant à sommer chacun de soutenir inconditionnellement Israël comme « avant-poste de l'Occident », et revendique une cohérence dans la qualification de crime de guerre, refusant le deux poids deux mesures entre les bombardements russes en Ukraine et les bombardements israéliens sur les infrastructures civiles de Gaza.
Elle consacre un développement approfondi à la crise de l'école française, qu'elle qualifie de « mère de toutes les batailles » démocratiques : le non-renouvellement sociologique des élites (l'Assemblée nationale n'ayant, selon elle, jamais recruté dans une classe sociale aussi élevée malgré le discours macroniste de 2017 sur le renouvellement), l'échec des méthodes d'apprentissage globales de la lecture (héritées des années 1930-1970 américaines) au détriment du déchiffrage systématique, jugé plus efficace pour les enfants de milieux populaires manquant de vocabulaire, et l'incohérence pédagogique des manuels de mathématiques actuels. Elle cite les enquêtes PISA plaçant la France au rang des systèmes éducatifs les plus inégalitaires de l'OCDE, et propose comme remède prioritaire une revalorisation salariale substantielle des enseignants (payés selon elle deux fois moins que leurs homologues allemands) et la création d'écoles de formation rémunérées dès la sortie du baccalauréat en contrepartie d'un engagement de service. Elle relie ce décrochage éducatif à un risque de déclassement économique global face à la « guerre cognitive » menée par les pays asiatiques (Singapour, Corée du Sud) en mathématiques et sciences, et à un risque de fracturation de la communauté nationale, l'école étant selon elle le creuset indispensable à la formation de citoyens plutôt que de simples consommateurs.
Elle conclut sur l'importance de la souveraineté individuelle jusque dans l'alimentation, citant son ancien maître Jacques Puisais (créateur de l'Institut français du goût en 1974) et une anecdote pédagogique personnelle (des étudiants incapables de décrire sensoriellement un pain au chocolat sans recourir au vocabulaire publicitaire du « cœur fondant au chocolat ») pour illustrer sa thèse plus générale : la dépossession sensorielle et cognitive des individus par l'industrie et la publicité comme forme insidieuse de manipulation mentale, appelant à une réappropriation individuelle des sensations et des jugements comme condition de toute émancipation démocratique.
Excerpts
Sur la fonction de bascule du référendum de 2005 dans la défiance envers les médias :
“« 95 % des médias traditionnels défendent le oui, font propagande pour le oui et insultent les électeurs du non en expliquant que ce sont des plouques, des racistes, des xénophobes [...] cette fracture-là, on ne l'a pas résorbée, elle s'est amplifiée. »”
Sur l'avantage structurel allemand dans la construction de l'euro :
“« Le contribuable allemand bénéficie d'une monnaie sous-évaluée depuis que l'euro a été créé ; nous, nous avons une monnaie surévaluée pour la structure de notre économie [...] donc non, ce n'est pas le contribuable allemand qui paie pour nous, l'Allemagne a eu un avantage à la façon dont a été faite l'Union européenne. »”
Sur le blocage structurel du système politique français en trois blocs mutuellement exclusifs :
“« On a deux tiers des Français qui ne veulent pas de ce système économique oligarchique [...] mais on a aussi deux tiers des Français qui ne veulent pas du RN au pouvoir [...] et deux tiers qui ne veulent pas du NFP. [...] La force du bloc central, c'est que les deux autres soient sur les bords du système politique. »”