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Framont, Nicolas

sociologue, ancien enseignant à la Sorbonne, rédacteur en chef du magazine Frustration, agriculteur à temps partiel

COMMENT LES BOURGEOIS NOUS EMPOISONNENT LA VIE - Nicolas Framont

Elucid · Mar 5, 2022

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Core ideas

Framont défend une actualité renouvelée du concept marxiste de lutte des classes, affirmant que la division entre capital et travail est aujourd'hui plus marquée en France qu'au XIXe siècle, moment de sa théorisation par Marx et Engels. Il définit la bourgeoisie non par un mode de vie mais par une position structurelle — ceux qui tirent leur pouvoir et leurs revenus du travail des autres, que ce soit via la propriété d'entreprises, de biens immobiliers locatifs ou la direction du secteur public — et distingue en son sein plusieurs fractions (culturelle, immobilière, financière). Il introduit le concept de « sous-bourgeoisie » (ou « SUB »), qu'il présente comme une classe intermédiaire de cadres, DRH, communicants et professions culturelles chargée de faire remonter la richesse vers les propriétaires tout en produisant les justifications idéologiques du système (méritocratie, discours managérial) ; il illustre ce rôle par la fonction des directeurs des ressources humaines mais aussi par celle des publicitaires et journalistes, qui « repeignent » le capitalisme y compris, selon la formule qu'il emprunte, « en rose quand il le faut ».

Il développe une critique de la violence contemporaine du capitalisme à travers l'exemple du logement, dérégulé depuis les années 1980, dont l'inflation des prix (doublement ou triplement en une vingtaine d'années par rapport aux revenus) constitue selon lui un cas exemplaire de « lutte des classes gagnée » par la bourgeoisie, largement absent du débat public malgré son caractère quotidien et documenté ; il relie ce silence à une surreprésentation des cadres et catégories aisées dans les médias (70% des personnes visibles à la télévision contre 15% dans la population réelle). Il analyse le chômage non comme un dysfonctionnement mais comme une fonction structurelle du capitalisme — une « armée de réserve » maintenant les travailleurs sous pression — en s'appuyant sur des statistiques distinguant le taux BIT officiel (environ 8%) du nombre réel d'inscrits à Pôle emploi (environ 23% de la population active, soit près de 7 millions de personnes), et en soulignant que les réformes successives présentées comme favorisant l'emploi (ordonnances de 2017, CICE de 2013) n'ont, selon les bilans gouvernementaux eux-mêmes, pas créé d'emplois mesurables.

Il consacre une partie substantielle de l'entretien à la déconstruction de plusieurs éléments du discours économique dominant, développée dans son livre coécrit avec Céline Derkaoui, La Guerre des mots : le remplacement du mot « salarié » par « collaborateur » comme euphémisme masquant le lien de subordination ; le concept de « résilience », qu'il interprète comme un mécanisme néolibéral individualisant la souffrance générée par le travail plutôt que d'en interroger les causes structurelles ; l'« égalité des chances », qu'il juge normaliser implicitement l'inégalité de destination en ne contestant que l'inégalité de départ ; et surtout le mythe de la « prise de risque » entrepreneuriale, qu'il retourne en objectant que ce sont statistiquement les ouvriers (BTP, agriculture) qui risquent leur vie au travail, tandis que les créateurs d'entreprise mobilisent des capitaux déjà accumulés tout en légiférant en leur faveur pour minimiser leur propre exposition au risque — un phénomène qu'il relie à l'ubérisation, décrite comme un mécanisme d'externalisation du risque économique et social vers les travailleurs sous couvert de « devenir son propre patron ».

Il critique la mainmise de la bourgeoisie sur la production culturelle, illustrée par le cinéma français qu'il décrit comme un milieu consanguin (enfants d'acteurs et de réalisateurs) produisant des œuvres centrées sur des problématiques bourgeoises ou traitant les autres classes sociales avec un regard misérabiliste et exotisant, ce qu'il nomme une forme d'« aliénation culturelle » empêchant la majorité de la population de se reconnaître dans une production pourtant financée par l'argent public. Il prolonge cette critique institutionnelle par une analyse de la composition sociologique de l'Assemblée nationale, où la catégorie ouvriers-employés (environ la moitié de la population) ne représente plus qu'environ 1% des députés depuis 2007, contre une écrasante majorité de cadres supérieurs, avocats et chefs d'entreprise — une disproportion qu'il juge incompatible avec une définition substantielle de la démocratie comme « pouvoir du peuple », et qu'il illustre par l'inertie législative sur les déserts médicaux, les médecins étant l'une des professions les plus représentées à l'Assemblée. Il relate également son expérience personnelle de commentateur dans les médias audiovisuels (France Info notamment), décrivant des débats encadrés par des dogmes implicites interdisant certains mots (« bourgeoisie ») et certaines positions (défendre l'abstention, contester la légitimité de la démocratie représentative), sous l'autorité d'un animateur-arbitre garant du cadre.

Il conclut en défendant un programme de socialisation progressive de l'économie plutôt que de simples mesures fiscales redistributives, qu'il juge insuffisantes à long terme : transition organisée par la loi vers l'autogestion et des structures coopératives où les salariés deviennent progressivement actionnaires majoritaires, réduction du temps de travail pour résorber les emplois inutiles (« bullshit jobs », concept de David Graeber qu'il mobilise longuement), et une forme d'expropriation de la bourgeoisie de son contrôle sur l'économie qu'il présente comme nécessaire face à l'urgence climatique et à la capacité de la classe dominante à se réorganiser en permanence pour contourner les obstacles institutionnels — comme l'illustre selon lui l'échec du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen à empêcher la poursuite de l'intégration européenne par voie parlementaire.

Excerpts

“« Pour que tous ces mythes qui maintiennent la paix sociale tiennent, il faut des gens qui les produisent, il faut des gens qui les conçoivent [...] pour réussir à imposer des idées aussi tordues que de penser que Bill Gates a mérité d'être milliardaire à ce point, il faut quand même avoir beaucoup de gens qui travaillent dessus. »”

“« Ceux qui meurent au travail, ce sont les ouvriers et les employés [...] et à côté de ça, ce sont des gens qui sont déjà super riches, qui avaient déjà de l'argent à leur naissance, qui l'ont placé dans des entreprises, et on dit que ce sont eux qui prennent des risques — c'est l'inversion la plus totale. »”

“« La catégorie des ouvriers-employés n'a fait qu'une vingtaine de pourcents en 1946, et n'en avait plus qu'un pour cent en 2007, alors que c'est la moitié de la population [...] on ne peut pas soutenir qu'on est en démocratie, parce que la démocratie c'est le pouvoir du peuple dans toutes ses composantes. »”