Ramaux, Christophe
▶ Watch on YouTubeCore ideas
Ramaux part de son dernier ouvrage pour défendre l'idée d'une « économie républicaine » : selon lui, la démocratie comporte un volet libéral (libertés individuelles) et un volet proprement républicain (suffrage universel, égalité), et ce second principe devrait aussi s'appliquer à l'économie, laquelle est déjà en partie non libérale via l'État social (protection sociale, services publics, droit du travail) sans que cela soit assumé politiquement — d'où, selon lui, le sentiment de dessaisissement démocratique qui alimente la crise politique actuelle, le peuple percevant que ses représentants gèrent l'économie au service d'une minorité plutôt que de l'intérêt général.
Il oppose la théorie économique néoclassique dominante, qu'il juge excessivement mathématisée et centrée sur le comportement individuel (réductible au « jeu des parties »), à une lecture keynésienne selon laquelle le tout économique ne se réduit pas à la somme des parties — citant le plein emploi, la stabilité financière et la protection sociale comme des objectifs que le marché seul ne peut atteindre. Il retrace la généalogie du tournant néolibéral engagé depuis 40 ans autour de cinq volets (libéralisation financière, libre-échange, austérité salariale, contre-révolution fiscale, privatisations), en insistant sur le rôle central de la gauche sociale-libérale (citant Jacques Delors et l'Acte unique européen de 1986, le traité de Maastricht et l'euro comme « corset néolibéral »), tout en avertissant contre un discours fataliste selon lequel le néolibéralisme aurait entièrement détruit l'État social — celui-ci résisterait selon lui largement, sauf sur le volet des politiques macroéconomiques.
Il qualifie la politique économique de Macron de néolibéralisme assumé, dont le principal défaut serait le choix des priorités : privilégier les cadeaux fiscaux au nom d'une « attractivité » qu'il décrit comme un jeu à somme nulle en zone euro plutôt que de répondre aux besoins sociaux insatisfaits. Il défend le mouvement des Gilets jaunes comme un phénomène « salutaire » ayant réintroduit la centralité des classes populaires et moyennes dans le débat public, contre un discours de « société en sablier » qu'il juge trompeur, tout en pointant ses limites organisationnelles.
Il défend vigoureusement la pertinence du PIB comme indicateur (calculé de façon harmonisée internationalement, incluant la valeur des services publics non marchands) contre les critiques décroissantistes, arguant chiffres à l'appui qu'une baisse volontaire du PIB pour réduire les émissions serait socialement intenable et insuffisante, et défend plutôt une stratégie de réorientation de la production reposant sur la baisse de l'intensité énergétique et la décarbonation de l'énergie (relocalisation industrielle, rénovation thermique, transports collectifs, et développement conjoint du nucléaire et des renouvelables) plutôt que sur une décroissance générale.
Sur l'inflation de 2022-2023, il rejette la lecture monétariste libérale (accommodement des banques centrales) au profit d'une lecture keynésienne par les coûts (sortie du Covid, choc énergétique lié à la guerre en Ukraine et à la dépendance allemande au gaz russe), et critique le resserrement monétaire européen qu'il juge injustifié comparé aux États-Unis, où une véritable surchauffe économique existait. Il conteste l'accusation d'« austérité brutale » sous Macron (déficits jamais sous 3 %, plans de relance massifs pendant le Covid) tout en reconnaissant des compressions réelles sur l'hôpital public et les prestations sociales, et alerte sur le tournant austéritaire allemand consécutif au « frein à la dette » constitutionnel, qu'il juge être le véritable risque budgétaire européen actuel plutôt que la situation française.
Il développe une défense keynésienne de la dette publique : contrairement au discours catastrophiste (qu'il attribue stratégiquement aux libéraux cherchant à justifier la baisse des dépenses publiques), il argumente que le poids réel de la dette se mesure par la charge d'intérêts rapportée au PIB (actuellement sous 2 %, bien en dessous du pic des années 1990) et non par le ratio dette/PIB brut, et que l'essentiel se joue dans le rapport entre taux d'intérêt nominal et taux de croissance nominal. Il critique néanmoins la répartition régressive des intérêts de la dette (versés en bonne partie à des ménages aisés détenant les obligations) et plaide pour une fiscalité progressive plutôt que pour l'austérité ou l'annulation de la dette. Il conteste enfin le fédéralisme européen à la Piketty comme irréaliste (les États sociaux étant intrinsèquement nationaux) et défend une politique de démondialisation et de réindustrialisation s'appuyant sur l'atout du nucléaire français décarboné.
Excerpts
Sur le lien entre dessaisissement économique et crise démocratique :
“« Il y a un dessaisissement par le politique des questions économiques qui alimente le sentiment de dessaisissement par le peuple de ce domaine-là [...] le peuple élit des représentants pour assurer du pouvoir sur la sphère économique et il y a le sentiment qu'à ce niveau-là les représentants politiques ne font pas leur job. »”
Sur la défense du PIB contre la stratégie de décroissance :
“« Si vous baissez le PIB pour baisser l'activité pour moins émettre de gaz à effet de serre [...] il faut baisser les revenus [...] même en réduisant le PIB de 10 %, en faisant baisser drastiquement le revenu des 10 % les plus riches, vous n'avez pas plus les moyens d'augmenter le revenu des plus pauvres. »”
Sur le caractère intrinsèquement récessif du néolibéralisme et le rôle de la dette :
“« Le néolibéralisme est fondamentalement porteur d'un régime récessif [...] si vous comprimez les salaires directs et indirects, vous comprimez la demande [...] c'est par la dette qu'on met l'économie sous tente à oxygène. »”